Football, Checkpoints, Fayruz, Carla Bruni, Shin Beith et Falafels… Une journée presque ordinaire en Cisjordanie occupée.

Publié le par Julien Salingue


Il y a moins d'une semaine, j’ai passé une journée avec un ami palestinien à l’Université d’Abu Dis. J’ai pendant quelques jours hésité à en faire le récit. Il ne s’est en effet rien passé d’extraordinaire ce jour-là. Mais après réflexion, c’est précisément pour cette raison que j’ai décidé d’écrire cette chronique. Car cette journée, qui est une journée banale pour un étudiant palestinien, est révélatrice de bien des aspects de la situation en Cisjordanie. Je m’emploierai donc à restituer le plus fidèlement possible l’ambiance si particulière, pour un "étranger", d’une journée ordinaire dans les territoires palestiniens.

Au checkpoint du container

Peu après 10 heures, nous quittons Béthléem en taxi pour nous rendre à l’Université. Sur le trajet, l’air anxieux, Ghassan n’a de cesse de se passer la main sur le menton et les joues. Je lui fais alors remarquer qu’effectivement je ne l’ai jamais vu avec une barbe aussi fournie. Il me sourit et me répond : « C’est sûr… Mais cela m’inquiète un peu, j’aurais dû me raser. Quand j’ai la barbe trop longue, les soldats m’arrêtent souvent au checkpoint. Ils n’aiment pas les jeunes Palestiniens barbus… Du coup si jamais ils te demandent si tu me connais, tu réponds que non, que tu vas voir un prof à la fac. Ca t’évitera sûrement des ennuis… ».

Nous sommes 7 dans le taxi. Ghassan, 5 autres étudiants de l’Université d’Abu Dis et moi. Nos 5 compagnons de route ont une conversation passionnée. Je comprends assez rapidement qu’ils sont en train de discuter football européen et que chacun vante les mérites de ses joueurs préférés. Quand ils en arrivent aux Français, je suis évidemment sollicité… Alors, Thierry Henry est-il plus fort que Karim Benzema ? Je réponds que je pense que Benzema est désormais meilleur qu’Henry. Cris de joie des uns, grimaces de dépit des autres. Et franche rigolade de Ghassan, qui semble avoir oublié pour un temps ses problèmes de barbe.

A l’approche du checkpoint dit du « container », peu avant Abu Dis, l’ambiance change radicalement. Le chauffeur baisse la musique, les étudiants se redressent sur leur siège, Ghassan se passe de nouveau la main sur le menton. Nous faisons la queue, derrière une dizaine de voitures. Les militaires n’arrêtent pas tous les véhicules au moment où ils passent devant eux. Quand notre tour arrive, tout le monde se tait. Nous avançons doucement. Le jeune soldat jette un œil inquisiteur à l’intérieur du taxi. Il nous dévisage, semble hésiter et finalement, d’un geste nonchalant, nous fait signe de passer. Soulagement dans le véhicule. Les passagers échangent des regards complices et rassurés. Les conversations reprennent, les enceintes crachent de nouveau la musique. Ghassan me sourit.

Nous arrivons à l’Université aux environs de 11 heures. J’accompagne Ghassan à son cours sur « L’idée européenne de l’Art ». Il me présente à son professeur qui est ravi de m’accueillir et qui m’invite à prendre place parmi la trentaine d’étudiants présents dans la salle. Une jeune fille présente un exposé sur Toulouse-Lautrec. Lorsque l’enseignant reprend l’exposé et développe son cours, il évoque Auguste Renoir et Honoré de Balzac. Il s’inquiète de savoir si sa prononciation est correcte et me demande de dire leurs noms « à la française ». Je m’exécute. Rires dans l’assistance. Au bout de 30 minutes Ghassan me dit qu’il s’ennuie ferme. Il m’invente un rendez-vous avec un autre enseignant, explique au professeur qu’il doit m’accompagner et nous quittons la salle.

Dans la cour de l’Université, nous rejoignons des amis de Ghassan qui, comme des centaines d’autres étudiants, sont assis à une table, à l’ombre des arbres, et boivent sodas et jus de fruits. Ce révise, ça discute, ça rigole… Comme dans toutes les Universités du monde. Mais ici, lorsque l’on tourne la tête vers la sortie de la fac, la réalité de l’occupation reprend ses droits. Il est là, massif, à quelques dizaines de mètres. On le voit serpenter, le long de l’Université et sur les collines environnantes. Agrémenté de miradors et couvert de graffitis qui en appellent à la fin de l’occupation. Il a été construit sur des terrains appartenant à l’Université, qui servaient pour les activités sportives. Le Mur.

Au milieu des conversations, Rawa essaie de réviser son cours d’histoire du mouvement de libération nationale. Rawa est la plus jeune du petit groupe. Elle est timide, un peu effacée, et semble stressée par l’examen qui l’attend. De toute évidence elle n’est pas au point. Elle sollicite Ghassan, « spécialiste » de la question. Il se lance alors dans une vaste explication de l’histoire de l’OLP et de ses différents courants. Les débats stratégiques, les crises au sein du Fatah, les ruptures, les scissions… Peu à peu les autres s’immiscent dans la conversation. Un vif débat s’engage autour des causes de la scission du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) en 1969, qui donna naissance au FDPLP (avec un « D » pour « Démocratique »), aujourd’hui FDLP. On me demande mon avis de « Doctor »… Rawa soupire, récupère son cours et s’isole pour réviser.

A l'intérieur de la Fac. A l'arrière-plan le Mur.
Le temps passe et les conversations s’enchaînent. Arrive alors Munther. Coupe à la mode, jean fashion, lunettes de soleil sur le front et sourire aux lèvres. Je comprends très vite que c’est le comique de la bande. Au bout de quelques minutes il sort un papier de sa poche et le montre au reste de la petite communauté, qui réagit bruyamment. C’est une convocation du Shabak (Service Général de la Sûreté, aussi connu sous le nom de Shin Beith) qui lui a été remise par les soldats israéliens au checkpoint du container lorsqu’ils l’ont contrôlé. C’est un formulaire-type que les soldats ont complété juste avant de le lui donner : son nom, son prénom, la date et l’heure de la convocation (le lendemain matin), le lieu et l’officier responsable. Munther sourit mais il n’a pas l’air franchement rassuré.

Je lui demande si c’est la première fois qu’il reçoit ce type de convocation. Il me répond que non. « La dernière fois qu’ils m’ont interrogé c’était il y a trois ans. Ils m’avaient posé des questions sur ma famille, mes amis. Des choses très générales. Mais là je ne sais pas ce qu’ils veulent ». Il démonte la coque de son téléphone portable et en sort un petit papier plié, sur lequel ont été écrits, à la main, quelques numéros de téléphones. « Ce sont des numéros qu’il faut que j’apprenne, si jamais ils décident de me garder et qu’ils me confisquent mon portable. Il y a le numéro d’une avocate et ceux de quelques autres gens importants ». Il ne m’en dira pas plus et s’isole à son tour pour apprendre ses numéros. Le reste du groupe a déjà changé de sujet de discussion.

« Et si on mettait de la musique ? »... C’est le téléphone portable de Sana qui servira de radio.  Sana est une fille pleine d’assurance, sympathique et souriante, avec qui je discute beaucoup depuis le début de la matinée. Je la soupçonne d’être la petite amie de Munther mais comme ici on n’affiche pas ce genre de choses, le doute subsiste… Depuis qu’il a montré sa convocation du Shabak, elle sourit nettement moins. Elle va le voir de temps en temps pour s’inquiéter de savoir si ses « révisions » avancent. A chaque fois elle revient le visage fermé et inquiet. Les autres essaient de la dérider en faisant des plaisanteries. Cela fonctionne parfois. Elle ouvre le fichier « musique » de son téléphone portable, enclenche le haut-parleur et met l’appareil à la disposition de la collectivité.

La programmation musicale est pour le moins éclectique. Il y a évidemment les incontournables Fayruz et Oum Kalthoum, chanteuses, entre autres, du drame et de la lutte du peuple palestinien, véritables institutions ici, quelles que soient les générations. Ils connaissent leurs chansons par cœur et interrompent les conversations pour les fredonner. On passe sans transition de l’une ou de l’autre à de la variété, des chansons d’amour ou des chansons de rien, que je commence à bien connaître car elles sont régulièrement diffusées sur les chaînes de télévision satellitaires libanaises. Puis ce sont des chants à la gloire du peuple irakien, vantant sa dignité, son mérite, son courage et sa détermination. Et ainsi de suite…

Il y a un roulement régulier dans le petit groupe, certains partent en cours, d’autres en reviennent. Rawa nous quitte pour se rendre à son examen. Tout le monde lui souhaite bonne chance. Arrive alors Mazen, un jeune homme d’une trentaine d’années à la démarche lente et au visage marqué. Il sort d’un cours d’histoire de la pensée économique. Il ne reste qu’un court instant, le temps de boire son café, salue tout le monde et s’en va prendre un taxi au pied du Mur. « Mazen a passé 7 ans en prison. Dès qu’il en est sorti il n’avait qu’une envie : retourner à la Fac et reprendre ses études », me confie Sana. « Il est beaucoup plus âgé que les autres étudiants de son cours, même si nombre d’entre eux ont aussi été détenus. Mon frère, par exemple, qui assiste à des cours avec lui, a eu plus de chance. Il n’est resté que deux ans en prison ». La chance est décidément une notion toute relative…

« Et toi Julien, la femme de Sarkozy, comment tu la trouves ? ». Euh… « Tu peux nous le dire, on ne le répètera pas et on ne pensera pas que tu as voté pour lui ». Eclats de rire autour de la table. Le téléphone de Ghassan sonne. C’est Ahmad. Son taxi est bloqué depuis près de 20 minutes au checkpoint du container. Justement son professeur passe à côté de la table. Ghassan l’arrête et l’avertit qu’Ahmad sera en retard au rendez-vous qu’ils avaient tous les deux… Il en profite pour me présenter à l’enseignant qui me demande, lorsque Ghassan lui explique l’objet de mes travaux de recherche, ce que je pense de la pertinence de l’utilisation du concept boudieusien de capital social pour l’étude de la société palestinienne. Je suis un peu surpris et déstabilisé par la question, nous échangeons sur le sujet pendant quelques minutes, puis il nous quitte, car il a des rendez-vous, en me laissant son numéro de téléphone.

Ghassan me propose alors d’aller jeter un œil sur l’exposition qui a été récemment installée dans un nouveau bâtiment du campus dédié aux prisonniers. L'exposition rassemble diverses affiches élaborées à l’occasion de la journée des prisonniers palestiniens qui a lieu chaque année le 17 avril. Nous regardons les affiches et visitons le reste du bâtiment. Historique des luttes des prisonniers, et notamment des grèves de la faim, photos des « martyrs » morts en détention, peintures et dessins faits en prison… Je m’arrête un long moment devant des lettres, écrites depuis les cellules, et notamment devant l’une d’entre elles, en anglais, adressée par un détenu à sa petite amie de nationalité états-unienne. Alors que l’émotion me gagne à la lecture de cette courte mais bouleversante lettre, Ghassan, qui a passé plus de deux ans dans les prisons israéliennes, me fait signe que nous devons y aller. « Il est temps de manger ». Certes...

Nous achetons des sandwichs aux falafels et retrouvons le petit groupe, toujours installé à la même table. Rawa est sortie de son examen. Elle dit qu’elle ne sait pas ce que ça donnera mais qu’elle pense avoir écrit « beaucoup de bêtises ». Munther a fini d’apprendre ses numéros de téléphone. Sana est assise à ses côtés et le regarde d’un air anxieux. Ahmad a finalement réussi à rejoindre l’Université, mais trop tard pour son rendez-vous. Il explique à Munther comment s’est déroulée sa dernière entrevue avec le Shabak, qui l’avait convoqué le mois dernier. Mazen est revenu. Il tient dans sa main le téléphone de Sana et fredonne une chanson de Fayruz. Soudain les regards se tournent vers l’entrée de l’Université. Une jeep israélienne avance doucement et s’arrête. Chacun interrompt ses activités et regarde le véhicule qui stationne, à une trentaine de mètres. Au bout de quelques secondes la jeep s’éloigne. Et la vie reprend progressivement son cours.

Il est près de 16h30. Ghassan me propose de rentrer. Nous saluons tout le monde  et allons prendre un taxi. Sur le trajet du retour, qui se déroule sans encombre, excepté le léger moment de tension lié au passage du checkpoint du container, Ghassan me demande ce que j’ai pensé de cette journée à l’Université. Je ne sais trop quoi lui répondre. Je lui parle d’un mélange de détente et de stress. D’une alternance de légèreté et de gravité. D’une succession de normal et d’anormal. D’une somme d’éléments rationnels et irrationnels derrière lesquels se dessine malgré tout une sorte de cohérence. La cohérence d’une vie qui, malgré l’occupation, tente de suivre son chemin.

Il me répond alors : « Oui... C’est l’occupation. C’est notre vie. C’est la Palestine ».





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