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Entretiens

Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 22:05
Entretien avec A., incarcéré pendant deux ans et demi
dans les prisons israéliennes

Mai 2012 : A l'occasion de la grève de la faim de près de 3000 prisonniers palestiniens, j'ai choisi de publier un entretien réalisé en 2008 avec un jeune militant palestinien incarcéré pendant deux ans et demi dans les prisons israéliennes. Il donne une idée des conditions d'arrestation et de détention des prisonniers palestiniens. Cet entretien a été publié dans mon livre A la recherche de la Palestine. On trouvera des statistiques précises sur les prisonniers palestiniens en suivant ce lien

Une arrestation ordinaire

Le texte qui suit est issu d’une longue conversation que j’ai eue le 19 avril 2008 au soir avec A, jeune militant palestinien récemment relâché après deux ans et demi de détention dans les prisons israéliennes. Notre discussion a été riche, elle a duré plusieurs heures et j’ai fait le choix, plutôt que de la résumer, de me focaliser sur un moment particulier de son incarcération, la période d’interrogatoire.

Comme souvent lorsque l’on parle de la prison avec d’anciens détenus, notre conversation a été assez chaotique, mon interlocuteur s’interrompant brusquement à de nombreuses reprises, changeant totalement de sujet pour revenir ensuite au cœur de la discussion, se murant dans le silence pendant de longues minutes, perdu dans de désagréables souvenirs, choisissant ceux qu’il allait me raconter et ceux qu’il garderait pour lui. D’après mon expérience, il est assez rare que d’anciens détenus se confient de la sorte. Souvent ils se contentent de dire qu’ils ont été en prison, le nombre de fois où ils y sont allés, le temps qu’ils y ont passé, mais ils entrent rarement dans les détails, notamment ceux des premiers mois.

Les informations relatives aux lieux et aux dates ne seront pas mentionnées dans le texte, pas plus que le nom de mon interlocuteur ou l’organisation à laquelle il appartient. Il s’agit de protéger l’interviewé, qui est de toute évidence loin d’en avoir fini avec les autorités israéliennes. Récemment, plusieurs de ses proches, y compris des membres de sa famille, ont été arrêtés et d’autres convoqués par les services israéliens qui leur ont posé des questions sur les activités de A. depuis qu’il est sorti de prison. Je me contente juste du strict minimum : A. a entre 20 et 30 ans, il vit dans un camp de réfugiés de Cisjordanie, reconnaît avoir appartenu à une organisation armée considérée comme terroriste par l’Etat d’Israël, et affirme ne plus avoir exercé d’activité en son sein depuis sa libération. La conversation a eu lieu à son domicile, dans la nuit du 19 au 20 avril. Nous n’étions que tous les deux.


Comment s’est déroulée ton arrestation ?

Il faisait nuit. J’étais chez moi. J’ai entendu beaucoup de bruit dehors et j’ai compris que les soldats israéliens étaient en train d’encercler le quartier où j’habite. Lorsque j’ai entendu du bruit à la porte, j’ai immédiatement su qu’ils étaient venus pour me chercher. Je me suis rendu tout de suite, sans opposer de résistance, car il était trop tard pour essayer de m’enfuir. Ils étaient plusieurs dizaines. Ils m’ont attaché les mains, bandé les yeux et jeté dans un véhicule. Ils m’ont directement conduit à la prison de …, un lieu réservé aux Palestiniens qui viennent d’être arrêtés et dans lequel se déroulent les interrogatoires, sous la responsabilité du Shabak [acronyme de Shine Beit Klali, « Service Général de la Sûreté » en Hébreu, connu aussi sous le nom de Shin Beit].


Combien de temps es-tu resté là-bas et dans quelles conditions étais-tu détenu ?

J’ai passé trois mois et demi dans cette prison. J’ai été détenu, seul, pendant quatre semaines, dans une cellule minuscule, dans laquelle je ne pouvais même pas m’allonger, ou alors en pliant les jambes. Puis j’ai passé trois semaines, toujours seul, dans une cellule de la même taille, mais avec des murs moins épais, ce qui me permettait d’entendre les détenus des cellules d’à côté et de communiquer avec eux. Enfin je suis resté près de deux mois dans une cellule d’environ 9 m2, dans laquelle nous étions en général 5 ou 6 prisonniers. Dans les cellules il n’y avait rien. Les toilettes, c’était un trou dans le sol avec une arrivée d’eau au-dessus pour nettoyer. C’est tout. Et ce sont des cellules hermétiquement fermées. Il n’y a pas de barreaux, juste une porte avec deux trappes, une pour observer à l'intérieur et l’autre pour faire passer la nourriture.

Durant ces trois mois et demi je ne suis pas sorti une seule fois, même pour une « promenade ». Et comme il n’y avait pas de fenêtre aux cellules, je n’ai pas vu la lumière du soleil pendant toute cette longue période. Je n’ai en fait rien vu d’autre que les cellules, la douche et la salle d’interrogatoire. En effet à chaque fois qu’ils me déplaçaient j’étais menotté et il me bandaient les yeux. En revanche j’ai vu beaucoup de lumière artificielle ! Les lampes sont en effet allumées 24/24h. Parfois j’en avais tellement marre que je mettais du papier toilette imbibé d’eau sur l’ampoule afin de réduire l’intensité de l’éclairage… Mais à chaque fois, très vite, ils me disaient de l’enlever.

Quand je suis arrivé ils m’ont laissé plus d’une semaine sans prendre de douche. Après j’avais le droit à une douche chaque jour, mais en général vers 1 ou 2 heures du matin, quand je dormais. Et pas plus de 5 minutes ! Ils ne m’ont pas donné de vêtements de rechange pendant 3 semaines. Et lorsqu’ils m’en ont apporté, je me suis vite aperçu qu’ils n’étaient pas propres et qu’ils avaient été portés par quelqu’un d’autre : ils sentaient mauvais ! Les serviettes, pour la douche, sentaient très mauvais elles aussi : il y en avait trois ou quatre, par terre, à côté de la douche, qui servaient à tous les détenus de la prison, soit près d’une centaine. Et le savon, lui aussi, sentait horriblement mauvais… Alors je préférais garder les morceaux de savon qu’ils nous distribuaient pour sculpter des petits objets, comme des dominos ou des pièces de jeu d’échecs, et me laver à l’eau.


Que vous distribuaient-ils à part du savon ?

De la nourriture, 3 fois par jour, dégoûtante et en très petite quantité. En général on avait le droit, le matin, à 5 olives et un petit morceau de pain, le midi à de la soupe et l’après-midi une bouillie bizarre au goût atroce. Et puis des œufs. Beaucoup d’œufs. Dégoûtants. Je ne peux plus manger d’œufs aujourd’hui, c’est un trop mauvais souvenir. Les repas étaient distribués vers 6 heures du matin, vers 11 heures puis vers 14 heures. Et après plus rien. Donc en général, on ne mangeait pas le repas du matin et on le mettait de côté pour le soir. Pas de sel, pas de sucre. Nous avons entamé une grève de la faim pour obtenir le droit d’avoir du sucre. Et ce que nous avons obtenu, c’est un petit morceau de mauvais chocolat, un samedi sur deux en général… J’ai passé trois mois et demi dans cette prison : quand je suis entré, je pesais 60 kilos, et quand je suis sorti, 48 kilos. Mieux qu’un régime !

On avait aussi droit à 4 cigarettes chaque jour, qu’ils distribuaient le matin. Pour moi, qui à l’extérieur fumais entre 30 et 40 cigarettes par jour, ça a été très difficile, surtout au début. Mais quand ils m’ont transféré dans la deuxième cellule, celle depuis laquelle je pouvais communiquer avec mes voisins, j’ai réussi à convaincre des prisonniers non-fumeurs de me donner leurs cigarettes. Ce qu’ils faisaient c’est qu’ils les cachaient dans les serviettes, au moment de la douche. Et quand je passais juste après eux, je pouvais les récupérer… On n’avait pas le droit d’avoir du feu pour allumer les cigarettes et donc on devait le demander aux soldats, qui mettaient parfois plus d’une heure avant d'en donner. Mais au bout d’un moment j’ai eu une idée : je roulais du papier toilette très serré pour fabriquer de longes tiges, je l’humidifiais légèrement pour qu’il se consume moins vite et je l’allumais, au bout, avec ma cigarette. Comme ça je pouvais avoir du feu quand je le souhaitais.

Evidemment on n’avait pas le droit aux visites et donc personne ne pouvait rien transmettre de l’extérieur.


Tu dis qu’au bout de quatre semaines tu as été transféré dans une deuxième cellule depuis laquelle tu pouvais communiquer avec tes co-détenus… Comment communiquiez-vous ?

En criant, le plus souvent. Mais généralement les soldats arrivaient et nous disaient de nous taire. Alors on communiquait en tapant sur les murs. Il y a des codes, que l’on apprend très vite car on n’a que ça à faire… Donc on discutait beaucoup, on se racontait nos vies, mais pas trop, car même dans ces cellules il y a des collaborateurs. On discutait de politique, ou d’autre chose…

Durant la période où j’étais dans ma « deuxième cellule », parfois, pour s’amuser et pour passer le temps, on organisait de petits « événements ». Par exemple on se mettait tous, en même temps, à taper du genou contre la porte des cellules, le plus fort possible. Au bout d’un moment les soldats arrivaient et on arrêtait. Ils criaient « Qui a tapé contre sa porte ? ». Et personne ne répondait.

Parfois on jouait au marché. C’était très drôle [sourires]. Comme les cellules étaient alignées, on faisait comme si on tenait chacun un stand. Il y en a un qui criait « Qui veut mes tomates ? », un autre « Qui veut mes pommes de terre ? », un autre « Qui veut mes falafels ? », on marchandait pour échanger nos produits… Tout ça sans se voir, évidemment. Les soldats arrivaient et hurlaient « Silence ! ». Un jour, alors que les soldats étaient là, un détenu a crié « Qui veut mes kalachnikovs ? » [éclats de rire]…  Les soldats n’ont pas trouvé ça drôle du tout et ils l’ont immédiatement envoyé dans une cellule isolée. Mais on a quand même beaucoup ri ce jour-là…


Si je comprends bien, les seules personnes que tu as vues pendant un mois et demi ce sont les soldats qui gardent les cellules et les membres du Shabak qui mènent les interrogatoires. Tu n’as pas vu un médecin, un avocat ?

Tant qu’on est sous la responsabilité du Shabak et à l’isolement, on n’a pas le droit d’être vu par un avocat. Pendant un mois et demi je n’ai donc pas pu en rencontrer. C’est la loi, en Israël. Mes proches avaient contacté un avocat pour s’occuper de mon cas mais il n’a rien pu faire pendant 3 mois et demi. En effet, bien que la loi impose que l’on passe devant un juge, tous les mois, pour que soit reconduite la période d’interrogatoire, c’est par une cour militaire que l’on est jugé. Trois gradés, assis derrière une table, qui se contentent de dire : « Vous appartenez à une organisation illégale, l’enquête vous concernant n’est pas finie, en conséquence nous renouvelons votre détention pour un mois ». Il y a un avocat, commis d’office, mais lui aussi appartient à l’armée israélienne. Autant dire qu’il ne fait rien pour nous défendre… Cela dure quelques minutes et hop, on retourne en cellule pour un mois.

Un médecin ? Oui, on a le droit de voir un médecin. Mais c’est le médecin de la prison et autant dire que la santé des prisonniers de l’intéresse pas. En raison de la mauvaise qualité de l’eau et à cause de mes vêtements sales, j’ai développé une maladie de la peau. J’avais des plaques blanches un peu partout. Donc j’ai demandé à le voir. Il m’a reçu, m’a examiné et m’a dit en souriant que j’étais en bonne santé et que mon problème venait probablement du fait que ma peau était trop exposée au soleil… Le soleil ! Que je n’avais pas vu depuis des semaines… Il m’a juste donné un comprimé d’Acamol [Paracétamol] et m’a renvoyé en cellule. Quand un détenu allait chez le médecin, il avait le droit à un verre d’eau et, s’il semblait vraiment souffrir, à un comprimé d’Acamol. Et rien d’autre. Certains détenus atteints de maladies graves, comme des infections ou des problèmes au foie ou aux reins, ont parfois attendu des semaines avant d’être envoyés à l’hôpital.


Comment se déroulaient les interrogatoires ? Et que voulaient-ils savoir exactement ?

Ils venaient me chercher à deux dans ma cellule, me menottaient, me bandaient les yeux et m’emmenaient dans la salle d’interrogatoire. Là ils me faisaient asseoir et me menottaient les mains et les pieds à la chaise. Puis ils m’enlevaient le bandeau des yeux et il y avait un homme du Shabak, pas toujours le même, avec un dossier, qui me posait des questions. C’était toujours les mêmes questions qui revenaient :

« Etes-vous membre de … ? »
« Comment avez-vous été recruté ? »
« Qui vous a recruté ? »
« Quel est le nom des gens qui faisaient partie de notre groupe ? »
« Avez-vous recruté des gens dans votre groupe ? »
« Connaissez-vous untel ? Et untel ? »
« Avez-vous participé à telle ou telle opération ? »
« Par qui a-t-elle été préparée ? Où ? Quand ? Comment ? … »

Enfin voilà, ce genre de questions. Parfois il leur arrivait de ne pas m’emmener en salle d’interrogatoire pendant des jours et des jours. Je crois que le plus long ça a été deux semaines. Deux longues semaines pendant lesquelles ils ne m’ont rien demandé. Je pensais qu’ils n’avaient plus de questions à me poser… Et peu de temps après j’ai passé 3 jours consécutifs dans la salle d’interrogatoire, pendant lesquels ils n’ont pas arrêté de me poser les mêmes questions. Pendant trois jours j’ai eu les pieds et les mains menottés à une chaise, je n’avais le droit de me lever que pour aller à la douche (5 minutes) et aux toilettes (2 fois par jour).

Alors ils peuvent toujours dire qu’ils ne m’ont pas frappé pour me faire parler. Mais ce genre de méthodes, moi, j’appelle cela de la torture.


Tu n’as jamais été frappé pendant ces trois mois et demi ?

Si tu entends par « être frappé » recevoir des gifles, des coups de poing ou des coups de pied, non. J’ai eu de la chance car ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais en revanche, c’est sûr que pendant les transferts, vers la douche ou vers la salle d’interrogatoire, ils étaient assez brutaux avec moi, en serrant les menottes au maximum, et en me poussant alors que j’avais les yeux bandés.

Et surtout plusieurs fois j’ai été « puni ». Par exemple, ils ne supportaient pas que je fabrique des dominos et des pièces de jeu d’échecs avec le savon. Et comme ils nous fouillaient et qu’ils inspectaient la cellule tous les trois jours, plusieurs fois ils en ont trouvé. Quand j’étais dans la cellule à 6, ils m’ont renvoyé plusieurs fois dans la cellule d’isolement. Pendant une heure, deux heures, parfois plus. Une fois j’ai passé 6 ou 7 heures à genoux, avec les pieds et les poings liés, et c’était vraiment très douloureux. Ils voulaient me dissuader d’essayer de trouver des moyens de passer le temps. Mais je préférais être parfois surpris et puni que de ne rien pouvoir faire dans ma cellule.


Et comment faisais-tu pour passer le temps ?

Le temps, c’est étrange en prison. On n’a évidemment pas de montre, et comme il n’y a pas de fenêtre par laquelle on pourrait voir la lumière du jour, il est difficile de savoir l’heure qu’il est. Le seul moyen qu’on avait pour le savoir, c’est lorsqu’ils apportaient les repas. On savait alors qu’il était à peu près 6 heures, 11 heures ou 14 heures. Quand on n’a rien à faire et qu’on ne sait pas l’heure qu’il est, tout semble tellement long… C’est pour ça que je prenais le risque de fabriquer ces petites choses, pour me distraire.

Prison israélienne
Pendant les deux derniers mois, quand j’étais avec des co-détenus, les choses étaient plus faciles. À plusieurs on s’ennuie moins. On discute, on essaie de trouver des occupations ensemble. Mais à la fin j’en avais tellement marre que j’essayais de dormir le plus possible. Le jour, la nuit, j’essayais de dormir. Mais on avait un problème car la cellule était trop petite pour que l’on dorme tous en même temps : au maximum, en se serrant, seules quatre personnes pouvaient s’allonger et dormir. Donc on se relayait : deux qui discutaient ensemble et quatre qui dormaient. Quand on n’était que cinq, seuls trois dormaient, pour ne pas laisser le cinquième seul.

Mais ces trois mois et demi ont vraiment été très, très longs. Et très durs. Lorsque j’ai fini par voir mon avocat qui m’a dit que j’allais être très bientôt jugé et condamné à deux ans et demi de prison, j’étais heureux de savoir que j’allais quitter cet endroit. Après être passé devant le juge, j’ai été envoyé dans la prison de…, puis dans celle de… J’ai également passé plusieurs mois dans la prison du Négev, dans le désert, où les détenus sont sous la tente et où il fait une chaleur insupportable. Partout les conditions de vie étaient très difficiles. Mais ces trois mois et demi resteront les pires.


A m’a donné bien d’autres détails et raconté de nombreuses autres histoires concernant la suite de sa détention. Puis il s’est brusquement interrompu et m’a montré une vidéo tournée le jour de son retour à la maison, après deux ans et demi d'emprisonnement. A la fin du film il m’a dit : « Il faut que je dorme, maintenant ». Il était alors plus de quatre heures du matin. Cela faisait donc plus de trois heures que nous discutions. Nous nous sommes installés sur des matelas de fortune et il s’est immédiatement assoupi. Juste après m’avoir précisé qu’il préférait dormir la lumière allumée...

Par Julien Salingue - Publié dans : Entretiens
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Vendredi 6 juin 2008 5 06 /06 /Juin /2008 18:15

60 ans de Nakba, 41 ans d’occupation


Plus que jamais, le BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions)

Omar Barghouti

Traduction Julien Salingue

Omar Barghouti Une fois n'est pas coutume, je ne suis pas l'auteur de l'article qui suit. J'ai en effet décidé de donner la parole à un intellectuel palestinien défendant des positions politiques largement méconnues en France et pourtant très répandues dans les territoires occupés, notamment dans la société civile palestinienne.

Comme avec les interviews que j'ai déjà publiées sur ce blog, je ne fais pas miens l'ensemble des propos qui suivent. Ils me semblent néanmoins très largement dignes d'intérêt dans la mesure où ils sont ceux d'une personnalité représentant pas moins de 172 associations et organisations palestiniennes.

Omar Barghouti est un analyste politique palestinien indépendant. Il est l’un des membres fondateurs de la Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel (PACBI). Il a présenté cet exposé lors de la troisième Conférence Internationale de Bil’in pour une résistance populaire, le 4 juin 2008.




    « L’idée est de mettre les Palestiniens à la diète, mais pas de les faire mourir de faim », disait il y a quelques années Dov Weisglass, le plus proche conseiller de Sharon.

Aujourd’hui Israël est en train d’étouffer lentement Gaza et de conduire la population civile au bord de la famine et d’une catastrophe humanitaire planifiée.

Si le gouvernement états-unien est évidemment un complice qui finance, justifie et dissimule l’occupation et les autres formes d’oppression israéliennes, l’Union Européenne, le plus important partenaire commercial d’Israël au niveau mondial, n’est pas moins complice de la perpétuation de l’oppression coloniale d’Israël et de son apartheid particulier.

Alors qu’Israël assiège cruellement Gaza, inflige une punition collective à 1.5 millions de civils palestiniens, les condamne à la désolation et promet à une mort imminente des centaines de patients, bébés prématurés et autres, l’Union Européenne adresse une invitation à Israël en vue d’ouvrir des négociations pour rejoindre l’OCDE. Au lieu de mettre un terme à l’accord d’association UE-Israël en raison des graves violations, par Israël, de la clause concernant les droits de l’homme.

Non seulement les Etats-Unis et les gouvernements européens apportent à Israël des aides économiques massives et lui ouvrent leurs marchés, mais en plus ils lui fournissent des armes, l’immunité diplomatique et un soutien politique sans limite. Ils étendent leurs relations mutuelles précisément au moment où Israël commet des actes de génocide.

En suspendant régulièrement, et pour de longues périodes, l’approvisionnement de Gaza en carburant et en électricité, Israël, la puissance occupante, s’assure en fait de l’impossibilité du pompage et de la distribution d’eau « potable » dans les maisons et les diverses infrastructures ; les hôpitaux ne peuvent plus fonctionner correctement, ce qui entraîne de nombreux décès, notamment chez les plus vulnérables ; on dénombre déjà plus de 180 décès résultant directement du récent siège parmi les patients de Gaza, principalement des enfants et des personnes âgées ; les quelques usines qui continuent de fonctionner malgré le blocus vont bientôt devoir fermer, ce qui augmentera encore un peu plus un taux de chômage qui est déjà extrêmement élevé ; le traitement des eaux usées s’est interrompu, ce qui entraîne une pollution accrue des rares et précieuses réserves d’eau de Gaza ; les institutions universitaires et les écoles sont dans une large mesure dans l’incapacité de fonctionner normalement ; et la vie de tous les civils est gravement bouleversée, voire même atteinte de dommages irréversibles.

En résumé, Israël est en train de condamner toute la prochaine génération des Palestiniens de Gaza à des maladies chroniques, à une pauvreté abjecte et à des restrictions durables en termes de développement. Le Rapporteur Spécial du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, le spécialiste de droit international Richard Falk, considérait le siège israélien comme un « prélude au génocide » avant même le dernier crime consistant à couper entièrement l’approvisionnement en énergie. Aujourd’hui les crimes israéliens à Gaza peuvent être catégorisés comme des actes de génocide au sens strict, même si ce génocide est lent.   

En parallèle, Israël est en train de lentement transformer la Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, en un ensemble de réserves dans lesquelles la vie est impossible et qui donnent, en comparaison, une connotation positive au terme Bantoustan. Israël provoque, de manière organisée, la lente désintégration de la société palestinienne sous occupation, par l’intermédiaire [de la construction] du Mur, de sa politique de fragmentation et de ghettoïsation, de son déni des droits les plus élémentaires des Palestiniens et de son obstruction au développement humain. Israël transforme lentement, de manière régulière et systématique, la vie des Palestiniens ordinaires, fermiers, ouvriers, étudiants, universitaires, artistes et autres professions, en un véritable enfer, destiné à les contraindre à partir. L’objectif fondamental du courant dominant du Sionisme politique, procéder au nettoyage ethnique de la Palestine en la vidant de sa population indigène pour qu’elle laisse la place aux seuls colons juifs, n’a connu qu’un seul changement significatif depuis le début de la conquête coloniale sioniste il y a un plus d’un siècle : les choses vont tout simplement moins vite.   

Depuis la Nakba, la création de l’Etat d’Israël en 1948 par le nettoyage ethnique de plus de 750 000 Palestiniens indigènes, chassés de leur terre, et par la destruction de la société palestinienne, de nombreux « plans de paix » ont été élaborés afin de résoudre le « conflit ». En réalité tous ces plans avaient un point commun : ils ont cherché à imposer un règlement basé sur les faits accomplis, en d’autres termes sur le rapport de forces largement asymétrique qui laisse l’une des deux parties, les Palestiniens, dans une situation d’humiliation, d’exclusion et d’inégalité. Ces plans étaient injustes : en conséquence ils ont échoué.

Le chemin vers la justice et la paix doit tenir compte des particularités de la réalité coloniale israélienne. Dans son essence, l’oppression, par Israël, du peuple palestinien, comprend 3 dimensions majeures : le déni des droits des réfugiés palestiniens, parmi lesquels leur droit de retourner dans leurs foyers ; l’occupation militaire de Gaza et de la Cisjordanie (y compris Jérusalem-est), incluant la colonisation massive de cette dernière ; et un système de discrimination raciale contre les citoyens palestiniens d’Israël, qui ressemble en partie à l’apartheid sud-africain. Une paix juste devrait réparer, moralement et concrètement, ces trois injustices, condition minimale pour une justice relative.

Les récents développements politiques en Israël, tout particulièrement les dernières élections législatives, qui ont porté au pouvoir un gouvernement avec des tendances ouvertement fascistes et qui ont conduit à la guerre criminelle contre le Liban et, plus récemment, au lent génocide contre Gaza, ont démontré sans équivoque qu’une écrasante majorité d’Israéliens soutient avec ferveur les politiques racistes et coloniales de l’Etat et ses violations persistantes du droit international.

Une solide majorité soutient, par exemple : les crimes de guerre perpétrés quotidiennement par l’armée à Gaza, y compris les coupures d’approvisionnement en énergie, le Mur d’apartheid, les exécutions extra-judiciaires de militants palestiniens, le déni du droit au retour des réfugiés palestiniens, le maintien du système d’apartheid à l’encontre des citoyens palestiniens d’Israël, et l’accaparement de larges parties de la Cisjordanie occupée, particulièrement autour de Jérusalem, ainsi que des ressources aquifères palestiniennes. Si c’est la paix dont la plupart des Israéliens veulent, elle ne répond en aucun cas aux critères minimums en termes de droit international et de droits humains fondamentaux…

Desmond Tutu manifeste contre le blocus de Gaza Devant la faillite de la communauté internationale à demander des comptes à Israël, de nombreuses personnes, aux quatre coins du monde, ont commencé, en conscience, à prendre en considération l’appel de la société civile palestinienne à une résistance non-violente contre Israël jusqu’au terme des trois dimensions de l’oppression du peuple palestinien. Du proéminent historien israélien Ilan Pappe au Ministre juif du gouvernement sud-africain Ronnie Kasrils, en passant par l’Archevêque Desmond Tutu, un nombre grandissant de figures de renommée internationale ont établi des parallèles entre l’apartheid israélien et son prédécesseur sud-africain et ont, en conséquence, défendu le principe de mesures de type sud-africain.

Il est assez significatif de remarquer que l’ancien président US Jimmy Carter et l’ancien Rapporteur Spécial de l’ONU aux Droits de l’Homme, le Professeur John Duggard, qui n’ont certes pas encore repris le mot d’ordre du boycott, ont tous les deux accusé Israël de mener une politique d’apartheid contre les Palestiniens. Lorsque l’on tient compte du caractère canonique des résolutions de l’ONU à l’encontre des crimes d’apartheid, la position de Dugard ne doit pas être prise à la légère. Ceci pourrait bien être la première étape d’une très longue marche ayant pour finalité d’amener les Nations Unies à identifier Israël comme un Etat d’Apartheid et à adopter, en conséquence, les sanctions appropriées. 

En 2001 déjà, à Durban, en Afrique du Sud, malgré l’absence de volonté officielle de l’Occident de demander des comptes à Israël, le Forum des ONG de la Conférence Mondiale de l’ONU contre le racisme avait largement adopté le point de vue selon lequel la forme particulière d’apartheid israélien nécessitait un recours aux mêmes outils qui étaient venus à bout de son prédécesseur sud-africain. Beaucoup espèrent que « Durban 2 » continuera sur la lancée de cet acquis essentiel.

Peu de temps après Durban, des campagnes appelant au désinvestissement les firmes soutenant l’occupation israélienne se sont multipliées dans les campus états-uniens. De l’autre côté de l’Atlantique, particulièrement au Royaume-Uni, des appels à diverses formes de boycott contre Israël ont commencé à être entendus parmi les intellectuels et les syndicalistes. Ces efforts se sont intensifiés avec la réoccupation israélienne de l’ensemble des villes palestiniennes au printemps 2002, les destructions et les victimes qu’elle a laissées derrière elles, particulièrement les atrocités commises dans le camp de réfugiés de Jénine.

En 2005, un an après l’avis de la Cour Internationale de Justice contre les colonies israéliennes et le Mur d’Apartheid, la société civile palestinienne a émis un appel pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions, ou BDS. Plus de 170 syndicats et organisations de la société civile palestinienne, y compris les principaux partis politiques, ont appuyé cet appel qui vise à contraindre Israël à se conformer au droit international 1. 12 ans après l’échec lamentable du soi-disant « processus de paix » amorcé en 1993, la société civile palestinienne a décidé de revendiquer l’initiative en mettant les revendications palestiniennes au cœur du combat international pour la justice, depuis longtemps obscurci par des « négociations » trompeuses et sans aucune perspective. Phénomène sans précédent, l’appel au BDS a été émis par des représentants des trois composantes du peuple palestinien : les réfugiés, les Palestiniens d’Israël et ceux vivant sous occupation. L’appel s’adressait en outre directement aux Juifs israéliens intègres ("conscientious Jewish-Israelis"), les invitant à soutenir ses revendications.

Depuis plus d’un siècle la résistance civile a toujours été une composante essentielle de la lutte du peuple palestinien contre le Sionisme. Au cours de la récente histoire palestinienne, la résistance au projet colonial sioniste a principalement pris des formes non-violentes : des manifestations de masse, des mobilisations populaires, des grèves de travailleurs, le boycott des produits sionistes, et la résistance culturelle, souvent ignorée, au travers de la poésie, de la littérature, de la musique, du théâtre ou de la danse. La Première Intifada (1987-1993) a été un laboratoire d’une richesse unique en termes de résistance civile, que les militants ont organisée, au niveau local, en encourageant l’auto-suffisance et le boycott, à des degrés divers, des produits israéliens mais aussi des autorités militaires. A Beit Sahour, par exemple, une célèbre grève des impôts fut l’un des défis les plus conséquents de cette période à l’égard de l’occupation israélienne. Le BDS doit ainsi être appréhendé comme étant implanté dans une authentique culture palestinienne de résistance civile, même s’il s’inspire aujourd’hui principalement  de la lutte anti-apartheid sud-africaine. C’est ce riche héritage qui inspire la résistance populaire actuelle à Bil’in, contre le Mur.

Au cours des dernières années, beaucoup d’importants groupes et institutions, aux quatre coins du monde, ont entendu les appels au boycott venus de Palestine et se sont mis à réfléchir ou à appliquer concrètement diverses formes de pression effective sur Israël. Parmi eux, les deux principaux syndicats britanniques, Unison et la Transport and General Workers Union (TGWU) ; la British University and College Union (BUCU), qui a récemment réaffirmé une position pro-boycott ; Aosdana, l’Académie Irlandaise des Artistes reconnue par l’Etat ; l’Eglise d’Angleterre ; l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis ; de célèbres architectes britanniques ; la National Union of Journalists au Royaume-Uni ; le Congress of South African Trade Unions (COSATU) ; le Conseil Mondial des Eglises ; le Conseil Sud-africain des Eglises ; la Canadian Union of Public Employees en Ontario et, plus récemment, la Canadian Union of Postal Workers et l’ASSE, la principale organisation étudiante au Québec ; et des dizaines d’auteurs, d’artistes et d’intellectuels reconnus, conduits, entre autres, par John Berger. En Europe, beaucoup d’Universitaires et de personnalités du milieu de la Culture rejettent des invitations à participer à des événements en Israël, pratiquant de la sorte un « boycott silencieux ». Récemment, Jean-Luc Godard, icône du Cinéma, a annulé sa participation à un festival du film à Tel Aviv après que des Palestiniens le lui ont demandé. Avant lui, Björk, Bono, les ex-membres de Beatles, les Rolling Stones… ont décidé de ne pas de se produire en Israël, boycottant de fait les célébrations du soixantenaire d’Israël.

Une affiche de la campagne BDS En novembre 2007, des centaines de militants palestiniens investis dans le boycott, des syndicalistes, des représentants de tous les principaux partis politiques, des organisations de femmes, des associations d’agriculteurs, des organisations étudiantes et d’à peu près tous les secteurs de la société civile palestinienne se sont rassemblés à l’occasion de la première conférence du BDS dans les territoires palestiniens occupés. L’un des résultats immédiats de l’effort accompli à cette occasion a été la mise en place récente du Comité National du BDS, ou BNC, pour développer la conscientisation au sujet du boycott, pour organiser les principales initiatives locales et pour agir comme un référent unique pour les campagnes internationales du BDS.

Pour les cyniques qui considèrent encore que les progrès mentionnés ici sont minimes au regard du temps écoulé, je ne peux que rappeler ce qu’un camarade sud-africain nous disait : « L’ANC a émis un appel au boycott académique dans les années 50 ; la communauté internationale a commencé à y prêter attention près de trois décennies plus tard ! Donc vous vous en sortez beaucoup mieux que nous ».


Aujourd’hui, face à l’intensification des crimes de guerre israéliens, face à l’impunité et face au mépris total du droit international, nous appelons la société civile internationale à initier ou à soutenir toute campagne BDS qui semble appropriée selon chaque contexte particulier et chaque situation politique spécifique, afin de soutenir la résistance civile palestinienne. C’est la forme de solidarité avec les Palestiniens qui d’avère être la plus efficace et la plus valable moralement et politiquement. Dans des circonstances exceptionnelles où un génocide est en train d’être commis, des mesures exceptionnelles et lucides, d’un point de vue éthique, sont requises. C’est le chemin le plus sûr vers la liberté, la justice, l’égalité et la paix en Palestine et dans l’ensemble de la région.


Notes

1. Voir l'appel sur http://www.bds-palestine.net/index.cfm?id=fr

NB :  texte en anglais sur
http://www.counterpunch.org/barghouti06052008.html

Par Julien Salingue - Publié dans : Entretiens
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Jeudi 15 mai 2008 4 15 /05 /Mai /2008 01:03

Entretien avec Hisham Rohr, responsable de la Sécurité Préventive
à Jénine,
en charge de la « surveillance du Hamas ».


Le texte qui suit est extrait d’un entretien que j’ai réalisé dans le cadre de mes travaux de recherche. J’estime néanmoins qu’il présente un intérêt pour tous ceux et toutes celles qui veulent mieux comprendre la complexité de la situation dans les territoires palestiniens. On pourra partiellement mesurer, à la lecture de cette interview, à quel point la société et le champ politique palestiniens sont traversés de contradictions.

Hisham Rohr, 37 ans, est l’un des responsables de la Sécurité Préventive (SP) à Jénine. La SP est l’un des multiples services de sécurité palestiniens mis en place après les Accords d’Oslo. Hisham Rohr est en charge de la « surveillance du Hamas » dans l’ensemble de la Zone autonome de Jénine (ville, camp de réfugiés, villages).

Comme la plupart des hommes du camp de réfugiés de Jénine, dans lequel il réside, il a été arrêté à de multiples reprises par les autorités israéliennes. Au total, il a passé près de 9 ans en prison et n’était âgé que de 16 ans lors de sa première arrestation en 1987. Sa maison fait partie des centaines d’habitations qui ont été détruites par l’armée israélienne en avril 20021.

Notre discussion a eu lieu dans un restaurant, situé à l’extérieur de Jénine, lieu de rendez-vous favori des responsables du Fatah et des services. Physique imposant, habillé en civil, lunettes de soleil, pistolet à la ceinture… Mon interlocuteur a le look typique des jeunes cadres des services de sécurité palestiniens. Il a répondu spontanément à l’ensemble de mes questions.

J’ai choisi, pour l'instant, de ne pas ajouter de commentaires à l’interview. Chacun appréciera donc, au sens strict du terme, la portée des propos de mon interlocuteur.



Quand, comment et pourquoi avez-vous rejoint la Sécurité Préventive ?

Après avoir signé les Accords d’Oslo, Abu Ammar [Yasser Arafat] a bâti plusieurs services de sécurité pour assurer la bonne marche de la construction de l’Autorité Palestinienne. La Sécurité Préventive était l’un de ces services, sûrement le plus essentiel d’entre eux. Comme c’était le service le plus important, Abu Ammar a choisi de mettre à sa tête des hommes forts et reconnus : [Mohammad] Dahlan2 pour Gaza et Jibril [Rajoub]3 pour la Cisjordanie.

C’est principalement parce que les responsables locaux de la Sécurité Préventive étaient des gens avec qui j’avais fait de la prison que j’ai décidé de rejoindre ce service. Ceux qui ont été choisis pour être les responsables locaux étaient en effet, dans chaque ville, des gens qui avaient été des combattants pendant la première Intifada, des gens honnêtes, des gens reconnus, avec du pouvoir et du prestige. Donc je leur ai fait confiance et j’ai rejoint la Sécurité Préventive dès le début. Ce service a commencé à être construit avant même que les Accords d’Oslo ne soient signés : j’ai moi-même participé à un camp d’entraînement de 3 mois en Jordanie au milieu de l’année 1993.

Au début j’étais l’un des gardes du corps de Fayçal [al-Husseini]4 à Jérusalem, à la Maison de l’Orient. Et plus tard je suis revenu travailler à Jénine. Pour moi il s’agissait de participer à la construction de l’Autorité Palestinienne et de l’Etat palestinien.


Quel est le rôle de la Sécurité Préventive ?

Elle a été créée pour surveiller tous ceux qui s’opposent à la construction de l’Autorité Palestinienne et de l’Etat palestinien, tous ceux qui font obstacle au processus de paix. Pour les surveiller et aussi pour les combattre si nécessaire.

C’est pour cela que lorsque la Sécurité Préventive a été établie les seuls qui pouvaient être recrutés étaient des gens du Fatah. Personne du Hamas, du Jihad Islamique ou des autres partis ne pouvait être recruté. On ne voulait que des gens du Fatah, que des gens biens. Et cela ne suffisait pas d’être au Fatah : on organisait des enquêtes approfondies sur la famille, les amis, les activités de tous ceux qui voulaient intégrer la Sécurité Préventive avant qu’ils ne soient recrutés.


Vous êtes « responsable de la surveillance du Hamas ». Ce qui veut dire ?

Mon travail est de réunir le maximum d’informations sur le Hamas, sur ses membres, sur les associations qui lui sont liées… Nous avons au cours des années mené des enquêtes et constitué des dossiers sur chaque membre et chaque association du Hamas. Que font-ils ? Ont-ils des armes ? D’où vient leur argent ? Que font-ils avec ? Je peux vous le dire : à Jénine, le Hamas est sous contrôle. Après ce qui s’est passé à Gaza nous avons lancé une grande opération contre eux en exigeant qu’ils viennent nous déposer leurs armes. En un an nous avons arrêté plusieurs centaines de membres du Hamas, ici à Jénine, mais nous les avons relâchés rapidement lorsqu’ils acceptaient de nous remettre leurs armes et de s’engager à ne pas en acheter de nouvelles. Donc je vous le dis : ils sont sous contrôle.


L’ancien responsable de la Sécurité Préventive à Hébron m’a confié qu’ils devaient faire face à plusieurs problèmes pour imposer leur autorité, notamment le poids des grandes familles, les conflits avec le Hamas et le travail de sape de l’armée israélienne. Jénine est une ville très différente d’Hébron… Quels problèmes avez-vous rencontré ici ?


Le seul problème que nous avons eu ici, c’est l’armée israélienne. Car ici le Fatah était tellement fort que personne ne pouvait, côté palestinien, s’opposer à notre autorité. Par contre les incursions israéliennes, les arrestations, et à partir du début de la deuxième Intifada les attaques contre la Sécurité Préventive elle-même nous ont fait beaucoup de tort. Ils m’ont arrêté plusieurs fois, alors que j’étais membre de la Sécurité Préventive… Et aujourd’hui nous avons le même problème : comment faire notre travail si les Israéliens entrent dans le camp et tuent des habitants ? Comment expliquer aux gens que nous faisons notre travail pour que la paix avance si Israël ne fait rien pour faciliter la paix ?


Mais vous travaillez tout de même en coordination avec les services israéliens… Même au plus haut niveau. Dès janvier 1994 il y a eu à Rome une rencontre entre Dahlan, Rajoub et des responsables de l’armée israélienne et du Shin Beith afin de coordonner les activités de la Sécurité Préventive et celles des services israéliens…

Oui, bien sûr… Nous avons des connexions avec eux, nous essayons de nous coordonner. C’est d’ailleurs dans leur intérêt que nous puissions faire notre travail. Souvenez-vous : il y a un peu moins d’un an, un officier israélien s’est retrouvé par erreur au beau milieu de Jénine. Des membres du Jihad islamique ont voulu le kidnapper. Je fais partie de ceux qui se sont interposés et qui ont protégé l’officier israélien. Nous l’avons récupéré, mis dans ma voiture et nous l’avons ramené à la frontière… Certains membres du Hamas ont dit qu’il fallait m’assassiner parce que j’étais un traître… Mais les autorités israéliennes m’ont remercié pour ce geste et se sont engagées à ne plus m’arrêter.


Il y a 20 ans vous lanciez des pierres sur les soldats, aujourd’hui vous protégez un officier israélien… Comment expliquez-vous cette évolution ?

Je veux la paix pour mon peuple. Je veux faire la paix avec Israël. J’ai lancé des pierres, comme tous les jeunes de mon âge, pour que les troupes d’occupation s’en aillent et nous laissent tranquilles. Aujourd’hui quand des Palestiniens vont tirer sur des Israéliens, leur réponse est terrible. Ils sont beaucoup trop forts, en face, avec leurs avions et leurs tanks. Les attaquer, cela ne peut que nous causer encore plus d’ennuis. Ici ils ont détruit le camp en avril 2002. Ils ont tué des dizaines de gens. Il faut que cela cesse. Donc il faut empêcher ceux qui veulent leur tirer dessus de le faire. Pour parvenir à la paix il faut que règnent la loi et l’ordre. Faire respecter les lois, tel est mon travail. Et je continuerai de le faire même si cela ne plaît pas à certains. C’est de cette façon que je contribue à la construction de l’Autorité Palestinienne et de l’Etat palestinien.


Que répondez-vous à ceux qui affirment que Dahlan et Rajoub ont plus travaillé pour protéger Israël que pour défendre les Palestiniens ?

S’ils ont été critiqués de la sorte, c’est à cause de gens du Fatah qui ont répandu des rumeurs sur eux… Des gens qui n’appréciaient pas l’importance qu’ils avaient dans l’Autorité Palestinienne et qui ont voulu leur nuire. Croyez-moi Mohammad Dahlan est un homme fort et bon. S’il avait été soutenu il aurait pu empêcher le Hamas de s’emparer de Gaza.

Je fais appliquer la loi, je respecte la loi et j’obéis aux ordres de mes supérieurs de la Sécurité Préventive. Dahlan n’est plus à la tête de la Sécurité Préventive. Mais si jamais demain il me demande de faire quelque chose, je le ferai.


Notes

1. Du 3 au 11 avril 2002, dans le cadre de l’opération « Rempart », plusieurs dizaines de véhicules blindés israéliens, appuyés par des hélicoptères de combat et des bulldozers, envahissent le camp de Jénine. Dans ce que les Israéliens appellent la « bataille de Jénine » et les Palestiniens le « massacre de Jénine », 23 soldats israéliens seront tués. Côté palestinien les rapports parlent d’au moins 52 morts, dont une majorité de civils. De multiples enquêtes ont établi que l’armée israélienne s’était rendue coupable de nombreux actes de crimes de guerre. Environ 200 habitations ont été totalement détruites au bulldozer et plusieurs centaines d’autres endommagées.

On pourra lire, entre autres :
Daniel Bensaïd, Jénine : chroniques d’un crime d’Etat, disponible sur
 http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article1439
Amnon Kapellouk, "Jénine, enquête sur un crime de guerre", Le Monde Diplomatique, mai 2002, disponible sur
http://www.monde-diplomatique.fr/2002/05/KAPELIOUK/16488

2. Mohammad Dahlan, né en 1961 à Khan Younes (dans le Sud de la Bande de Gaza), dirigeant de la Shabiba, mouvement de jeunesse du Fatah, emprisonné en Israël pendant les années 80 puis, peu après le début de la première Intifada (1987) banni des territoires palestiniens. Il rejoint alors la direction de l’OLP à Tunis et occupe rapidement des responsabilités dans le secteur des forces de sécurité. Associé aux négociations dans le cadre du processus d’Oslo, il revient en 1994 dans les territoires palestiniens avec Yasser Arafat qui le nomme responsable de la Sécurité Préventive à Gaza (il démissionnera du poste en 2002). En contact régulier avec la CIA et Israël, il est aujourd’hui établi qu’il a été un des éléments-clés de la tentative états-unienne de renversement du gouvernement Hamas en juin 2007. Plus de détails et de commentaires sur Mohammad Dahlan dans mon article « Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas ».

3. Jibril Rajoub, né en 1953 à Dura (près d’Hébron), rejoint très tôt les rangs du Fatah. En 1968, il est condamné à une peine de prison à vie pour avoir lancé une grenade sur un bus israélien. Il sera libéré en 1985 dans le cadre d’un échange de prisonniers. Banni des territoires palestiniens en 1988, il rejoint la direction de l’OLP à Tunis et est rapidement associé au commandement des forces de sécurité. Il revient en 1994 et est nommé responsable de la Sécurité Préventive en Cisjordanie. Il entretient une rivalité avec son homologue de Gaza Mohammad Dahlan. En 2003 il est nommé Conseiller National à la Sécurité par Yasser Arafat pour contrer l’influence de Mohammad Dahlan, nommé Ministre de la Sécurité intérieure par Mahmoud Abbas. Il quitte son poste au début de l’année 2006.

4. Fayçal al-Husseini, né en 1940 à Bagdad où son père avait émigré dans les année 30, rejoint la Cisjordanie en 1964. Membre de l’OLP, arrêté à de multiples reprises par les autorités israéliennes, il est un important acteur de la Première Intifada, membre du Commandement National Unifié du soulèvement. Israël refuse qu’il participe aux négociations de Madrid (ouvertes en 1991) avant d’accepter qu’il rejoigne l’équipe des négociateurs en 1993. Nommé au Haut Commandement du Fatah en 1994, représentant de l’OLP à Jérusalem  (à la Maison de l’Orient) à partir de 1996, il décède en mai 2001.
Par Julien Salingue - Publié dans : Entretiens
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