Palestine : une envie de faire la fête

Publié le par Julien Salingue


Spectacle de danse à el-KhaderLes Palestiniens ont une irrépressible envie de sortir, de faire la fête et de s’amuser. Tel est le constat, à première vue surprenant et pas forcément très « politique », qui est à la source de cet article.

Lorsque l’on a connu les terribles années 2001-2004 et la réoccupation des villes autonomes et des camps de réfugiés, et lorsque l’on a connu les années 2006-2007 durant lesquelles la crise économique était à son paroxysme, l’existence même de distractions collectives et notamment d’une « vie nocturne » est des plus étonnantes.

Je ne parle pas seulement de ces moments que toutes celles et tous ceux qui ont visité la Palestine ont probablement vécus : des soirées souvent improvisées qui deviennent de véritables repas de fête, organisés à l’occasion de la visite d’amis ou de militants venus de l’étranger. J’évoque aussi et surtout les sorties et les soirées entre Palestiniens, auxquelles « l’étranger » peut être invité mais qui se seraient déroulées sans lui.

Toutes les occasions sont bonnes pour faire la fête : mariages, succès aux examens, commémoration d’une date-clé de l’histoire de la lutte pour l’indépendance… Et de plus en plus, on ne cherche plus de prétexte pour sortir le soir, dans la rue ou dans des lieux où, selon la ville et les mœurs, on boira de la vodka, de la bière ou des jus de fruits, en fumant souvent le narguilé.

On sort pour marcher ou s'asseoir dans la rue et fuir l’atmosphère oppressante du camp de réfugiés surpeuplé, on sort pour aller écouter un concert ou pour voir un spectacle de danse, on sort pour boire de l’alcool à l’abri des regards indiscrets, on sort pour aller voir le match de foot entre amis, dans un café ou au centre culturel du camp… On sort pour sortir. Rien de très exceptionnel, en somme.


La fête… sous occupation

Sauf que l’occupation n’est jamais très loin.

Tout d’abord on ne sort pas partout. On ne sort pas à Hébron, où l’armée israélienne est toujours présente, de jour comme de nuit, pour « protéger » les colons du centre ville. On ne sort pas à Jénine, ville économiquement dévastée dans laquelle la très grande majorité des commerces et « lieux de vie », qui dépendaient de la clientèle constituée par les Palestiniens de 48, n’ont pas rouvert depuis la fermeture de la frontière avec Israël en septembre 2000. On ne sort quasiment pas à Naplouse où l’armée israélienne, qui a théoriquement confié le contrôle de la ville aux « forces de sécurité » palestiniennes, multiplie les incursions nocturnes.

On sort surtout à Ramallah et à Béthléem, respectivement capitale économique et touristique des territoires palestiniens de Cisjordanie, dans lesquelles les incursions israéliennes, si elles n’ont pas cessé, sont à présent ponctuelles et ciblées. Deux villes dans lesquelles, notamment à Ramallah, l’argent est de retour pour une partie de la population. Deux villes dans lesquelles, surtout à Béthléem, la présence d’une importante communauté chrétienne autorise la présence de bars ou de commerces où l’on vend des boissons alcoolisées.

De plus tout le monde ne sort pas dans les mêmes lieux et à la même fréquence. Dans la zone de Béthléem, les réfugiés, frange de la population la plus touchée par l’étranglement économique, ne fréquentent pas, sauf exception, les mêmes lieux que la bourgeoisie chrétienne de Beit Jala et restent le plus souvent à la maison. A Ramallah, les « banlieusards » de Beitunia, dûrement touchés par la chômage endémique qui sévit dans les territoires occupés, ne se rendent que rarement dans les bars du centre ville dont les prix prohibitifs opèrent une implacable sélection sociale et attirent principalement la clientèle étrangère et les plus riches des Palestiniens.

Enfin on ne sort pratiquement que dans « sa » zone autonome, à moins de prévoir de ne pas rentrer. On évite en effet de s’aventurer sur les routes interurbaines après le coucher du soleil. La quasi-fermeture de villes comme Naplouse, Jénine ou Qalqilya, les nombreux checkpoints fixes ou volants et les fréquentes attaques de colons dissuadent quiconque de tenter de périlleuses aventures une fois la nuit tombée. La grande majorité des Palestiniens est donc exclue, de fait, de cette vie nocturne, notamment ceux qui habitent les camps et les villages distants des principales villes.  

Cette réalité existe néanmoins, et elle est significative à plus d’un titre. Elle est un révélateur (au sens photographique du terme) des contradictions du quotidien d’une population qui tente de sortir la tête de l’eau malgré la persistance de l’occupation.

Cette envie de s’amuser et de faire la fête est évidemment l’expression d’une volonté d’oublier, l’espace d’un instant, les difficultés de la vie quotidienne. Elle est aussi l’incarnation d’une aspiration à se réapproprier des espaces et des moments qui ont été pendant ces dernières années confisqués par l’armée d’occupation. Le premier de ces espaces est la rue, que de nombreux jeunes investissent, le soir, sans nécessairement avoir grand chose à y faire...

Au cours des années 2001-2004, les couvre-feux interdisaient souvent toute forme d’activité sociale, y compris durant la journée. Lorsque ce n’était pas le cas, la tombée de la nuit signifiait néanmoins la fin de toute activité sociale en-dehors du domicile. Lors des trois dernières années, ces activités ont repris, de manière très partielle, chaotique et intermittente, au fur et à mesure de l’allègement de l’occupation directe et permanente des villes autonomes.


Par-delà l’espace et le temps ?

Au-delà de ce besoin d’oubli et de réappropriation, cette volonté manifeste de sortir et de faire la fête est à bien des égards révélatrice des dégâts occasionnés par la vie sous occupation militaire : une vie dans laquelle les rapports à l’espace et au temps sont totalement déstructurés.

L’horizon spatial est en effet borné par les drastiques limitations de la circulation à l’intérieur des territoires de Cisjordanie. Depuis 8 ans, pour la plupart des Palestiniens, le lieu de vie quasi-exclusif est la zone autonome de résidence, soit quelques dizaines de kilomètres carrés encerclés par des checkpoints israéliens. Pour des raisons financières et administratives, les voyages vers l’étranger sont réservés à une petite minorité. Alors on « voyage » autrement, en usant et en abusant de la télévision, du téléphone et, chez les jeunes, des logiciels de messagerie par internet.

Le rapport au temps, tout aussi problématique, résulte de la combinaison de deux phénomènes : l’aléatoire du quotidien de l’occupation et le souvenir des années 2001-2004. Un quotidien aléatoire, au cours duquel on ne sait jamais si la route sera ouverte, si l’on passera 5 minutes ou deux heures au barrage, ou si la réponse de l’administration civile israélienne quant à telle ou telle requête arrivera dans 24 heures ou dans 2 ans. Le souvenir des années 2001-2004, c’est la mémoire que chacun a d’une période très récente pendant laquelle les couvre-feux étaient quotidiens, les déplacements impossibles et la mort à tous les coins de rue. D’où un rapport au temps qui se caractérise par une grande instabilité, une grande précarité et une difficulté extrême à se projeter dans l’avenir.

Quelle relation entre ce rapport au temps et à l’espace et l’envie de sortir et de faire la fête ?

Les sorties sont l’occasion de déplacements, pas forcément très longs mais souvent remplis de détours divers, pas toujours utiles, au cours desquels on peut avoir la sensation, ou plutôt l’illusion, de se déplacer librement et de se rendre « ailleurs », dans d’autres lieux que ceux de son quotidien. On se rend « autre part » qu’au domicile ou sur le lieu de travail, parfois il s’agit juste de marcher quelques dizaines de minutes dans les rues ou de rouler quelques kilomètres en voiture, mais l’essentiel est là : on se déplace, on voit « autre chose », et quand cet « autre chose » finit par lui aussi faire partie du quotidien, on change de destination ou, plus simplement, de trajet.

Le rapport au temps imprègne en permanence les fêtes, sorties et autres « soirées » : il s’agit en effet tout autant d’oublier les années passées et de rattraper le temps perdu, notamment pour une génération qui n’a jamais réellement pu « sortir », que de profiter au maximum d’un moment de répit, car chacun sait ici que l’accalmie relative ne va probablement pas durer. Les sorties et soirées sont donc au carrefour de deux moments d’une vie chaotique. Elles sont un trait d’union entre un passé douloureux et un avenir incertain. Elles ont dès lors à première vue, dans la mesure où l’occupation n’a pas cessé mais a seulement provisoirement changé de forme, un aspect souvent surréaliste pour l'observateur étranger.

Un café à RamallahSurréaliste, l’animation dans les rues de Ramallah le soir, lorsque l’on a connu cette ville il y a quelques années, parfois déserte en pleine journée. Surréaliste aussi, ce spectacle de danse, dans le village d’el-Khader, à quelques centaines de mètres des terres confisquées pour la construction du Mur. Surréaliste également, ce concert à l’Université de Béthléem, quand depuis les gradins on aperçoit à quelques kilomètres la monstrueuse colonie d’Har Homa, bâtie en lieu et place d’une forêt, et dans laquelle Israël compte faire construire de nouveaux logements. Surréalistes enfin, ces fous rires dans des bars de Ramallah, de Jénine ou de Beit Sahour, à propos d’histoires de checkpoints, de blessures ou d’arrestations, qui sur le moment n’ont pas dû faire rire grand monde, et qui pourront se reproduire dès le lendemain matin sur le chemin de la Fac.  

Une fois que l'on s'est défait de ce sentiment d'étrangeté, on ne peut évidemment que se réjouir de voir qu’une partie de la population palestinienne a de nouveau la possibilité de sortir, de s'amuser et de s’évader de la réalité brutale de l’occupation militaire. Ces festivités à quelques kilomètres des colonies en construction et à quelques centaines de mètres de l'armée israélienne sont, en un sens, une démonstration de force : la démonstration de la capacité à ne pas sombrer dans le désespoir, qui indique que l’aspiration à mener une existence normale est plus que jamais présente chez les Palestiniens et que la résignation ne l'a pas encore emporté. Malgré la persistance de l'occupation, la vie continue et essaie, par tous les moyens, de trouver son chemin.

Mais la démonstration de force n'est-elle pas dans le même temps un aveu de faiblesse ? D'aucuns pourront en effet interpréter cette aspiration à s'amuser et à faire la fête comme une acceptation de la situation d'occupation et comme un renconcement à la lutte. Mais rien n'est moins sûr, car personne ici n'est prêt à tolérer l'occupation sur le long terme. Reste à savoir quand et comment le combat reprendra...

En outre, en dépit d'une insouciance manifeste, chacun a ici conscience du caractère fragile, précaire et souvent illusoire de ces moments de liberté, de joie et de fête qui demeurent, en dernière instance, déterminés et façonnés par la politique des autorités d’occupation. Lesquelles pourront, comme elles l'ont fait il y a quelques années, y mettre un terme quand elles le souhaiteront.

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J’entends par ma fenêtre les exclamations des supporters de l’équipe de football locale... Aller au match, encore une distraction qui n’existait plus il y a quelques années. Même si leurs cris ne sont pas des plus mélodieux, je ne peux m’empêcher de sourire et de me dire « Enfin ! ». Mais comme beaucoup, je m’interroge : « Jusqu’à quand ? ».


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