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La Palestine d’Oslo 

Anatomie de l’échec du processus de construction étatique palestinien

Introduction et table des matières

 

La Palestine d'Oslo, Bibliothèque de l'Iremmo, L'Harmattan, octobre 2014. 150 pages, 12 euros. 

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PalOsloCouvLe 13 septembre 1993, la poignée de mains entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, sur la pelouse de la Maison Blanche, suscitait l’enthousiasme international : le conflit entre Israël et les Palestiniens allait enfin être résolu et, dans un délai de quelques années, un accord de paix définitif serait trouvé, qui déboucherait sur la coexistence pacifique entre deux États. 21 ans plus tard, la perspective d’une paix négociée entre Israël et les Palestiniens n’a probablement jamais été aussi éloignée : l’emprise israélienne sur les territoires palestiniens a atteint des niveaux sans précédent, par la colonisation civile, la présence militaire et la construction du mur, les « zones autonomes » palestiniennes représentent moins de 20% de la Cisjordanie, la bande de Gaza est toujours victime d’un blocus destructeur et l’énième « cycle de négociations » s’est soldé par un échec.

 

La nouvelle offensive conduite par l’État d’Israël à l’été 2014 contre la bande de Gaza, qui a fait plus de 2.000 morts et 10.000 blessés, et qui a entrainé une destruction sans précédent des maigres infrastructures de l’enclave palestinienne, a confirmé non seulement l’éloignement de la perspective d’une paix durable, mais aussi la disproportion des forces en présence. Malgré la signature d’une « trêve », dont la fragilité n’a d’égal que l’imprécision quant aux questions essentielles (levée du blocus, liberté de circulation pour les Gazaouis, etc.), chacun sait que de nouvelles confrontations sont à prévoir, car les problématiques fondamentales, à savoir la poursuite de l’occupation et de la colonisation et, partant, la non-satisfaction des droits nationaux des Palestiniens, demeurent. Le « processus de paix » a fait long feu et nombre d’acteurs institutionnels, qu’ils soient locaux, régionaux ou internationaux, posent désormais de plus en plus ouvertement la question d’un dépassement dudit processus, dont il est dès lors indispensable de tirer un bilan critique.

 

Hypothèses de travail

 

La première hypothèse qui guide cette étude est que la faillite du « processus de paix » n’est pas liée à un incident de parcours ou à une mauvaise application des accords signés entre les deux parties. Cette faillite était en réalité inscrite dans l’esprit et la lettre des Accords d’Oslo, qui n’ont pas constitué une rupture avec les logiques à l’œuvre dans les territoires palestiniens au cours des décennies précédentes et qui n’ont pas ouvert un quelconque « processus de paix ». Ce à quoi nous avons assisté est en réalité une réorganisation du dispositif d’occupation israélienne, misant sur la cooptation de la direction historique du Mouvement national palestinien au sein des structures coloniales. Un pari risqué, et perdu, en raison de l’insoumission de la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie et de sa volonté maintenue de lutter pour l’obtention de ses droits nationaux.

 

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La seconde hypothèse suivie ici est que le soulèvement palestinien de septembre 2000, ou « deuxième Intifada » a été l’expression de la crise structurelle du processus d’Oslo, ouvrant une séquence dans laquelle nous évoluons toujours aujourd’hui, celle de l’inexorable chute des structures créées par les Accords d’Oslo, au premier rang desquelles l’Autorité Palestinienne (AP). C’est pourquoi le choix a été fait de se concentrer principalement sur la période antérieure à septembre 2000, qui est la plus riche et la plus dense en ce qui concerne l’objet de cette étude, à savoir l’échec de la construction d’une structure palestinienne politico-administrative légitime et stable au sein d’un dispositif d’occupation maintenu.

 

Il ne s’agit bien évidemment pas de dire que les évolutions post-septembre 2000 se résumeraient à un simple prolongement des dynamiques qui se sont développées durant la période 1993-2000. Il s’agit toutefois d’affirmer que les événements et les  phénomènes décrits dans les pages qui suivent sont révélateurs d’un échec structurel et que les efforts actuels pour essayer de maintenir et/ou développer une structure proto-étatique palestinienne en Cisjordanie à Gaza échoueront pour les mêmes raisons que celles identifiées dans cette étude. En d’autres termes, l’échec de la construction de l’AP et, partant, du « processus de paix », durant les années 1993-2000, témoigne de l’aporie principale de « l’hypothèse d’Oslo », que l’on pourrait résumer comme suit : pacifier la société palestinienne via la construction d’une administration autochtone légitime et stable sans pour autant remettre en cause les logiques d’occupation et de colonisation.  

 

Oslo : la « paix des braves » ?

 

« Le dimanche 12 septembre 1993, notre délégation quitta Tunis [pour Washington] à bord du jet privé de Sa Majesté le Roi Hassan II du Maroc, qui l’avait mis à la disposition du leadership palestinien. Je restai à l’écart durant les dix heures et demie de vol, passant en revue ce que nous avions accompli en 30 ans de lutte et près d’un demi-siècle de séparation et d’exil. Ce voyage était-il celui du retour à la maison ? Ou étions-nous en route pour signer le renoncement à une grande part de notre patrie ? Pourquoi me rendais-je en un lieu où j’allais signer un accord qui ne m’offrirait peut-être pas la possibilité d’avoir un foyer ou un lieu de résidence ? Ce que nous nous apprêtions à faire allait-il nous ouvrir les portes de l’avenir ou les refermer ? Avions-nous trahi ou préservé les droits de notre peuple ? »[1].

 

Les questions formulées par Mahmoud Abbas résument en grande partie les interrogations suscitées par les Accords d’Oslo, que ce soit lors de leur signature ou face au constat de l’échec manifeste du « processus de paix » à la fin des années 1990. Les incertitudes du futur Président de l’AP sont à l’image des discussions dominantes autour du processus d’Oslo, tant du point de vue du contenu des accords que de celui de leur réalisation « sur le terrain ». Les Accords d’Oslo ont-ils été la « paix des braves »[2] ? Ont-ils représenté un « compromis historique » entre la représentation palestinienne et le gouvernement israélien ? Ou ont-ils été, au contraire, pour reprendre les formules de Mahmoud Abbas, un « renoncement », une « trahison », un recul pour les Palestiniens ?

 

Les deux principales thèses en présence durant les années 1993-1995[3] sont, d’une part, celle du « compromis acceptable », qui exprimerait une vision réaliste et consciente de la nature des rapports de forces locaux et internationaux et, d’autre part, celle de la « capitulation » de la direction de l’OLP, qui aurait sacrifié les droits nationaux du peuple palestinien sur l’autel de sa survie en tant qu’appareil d’État. Parmi bien d’autres, Nabil Chaath incarne la thèse du « meilleur accord possible », en déclarant par exemple « [qu’]il y a une clarté en ce qui concerne le calendrier des négociations sur le statut final, la juridiction territoriale, et [qu’]il y a un retrait total de Jéricho et de Gaza, qui n’avait jamais existé dans les Accords de Camp David »[4]. Edward Saïd est l’un des plus virulents critiques de l’Accord, écrivant, entre autres, que « [Yasser Arafat] et son entourage n’ont pas négocié avec les Israéliens [et qu’]ils ont tout simplement capitulé[5], acceptant les diktats israéliens comme un domestique accepte les ordres de son supérieur »[6].  Certains se situent à mi-chemin entre ces deux positions, comme Haydar Abd al-Chafi, qui déclare à la fin de l’année 1993 que « l’un des gros problèmes avec cet accord est qu’il est composé de généralités qui laissent un espace pour des interprétations très diverses, et qu’il [lui] semble que l’on essaie d’y lire ce qui n’y figure pas »[7].  

 

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Les analystes ont également tenté, en mettant en perspective les Accords d’Oslo, de discuter de leur inscription dans l’histoire de la lutte nationale palestinienne et de l’occupation israélienne, afin de questionner la « rupture » que représentent, ou non, la Déclaration de Principes (DOP) et les divers textes de l’Accord. Avi Shlaïm est parmi ceux qui défendent l’idée d’un bouleversement dans les rapports entre Israël et les Palestiniens : « Malgré toutes ses limites et ambiguïtés, la Déclaration de Principes sur les Arrangements intérimaires d’autogouvernement pour les Palestiniens de la bande de Gaza et de Jéricho représente la mère de toutes les ruptures dans le conflit centenaire entre Arabes et Juifs en Palestine »[8]. De son côté, Gilbert Achcar défend la thèse selon laquelle les Accords d’Oslo sont avant tout une adaptation du Plan Allon de 1967, un plan de colonisation et d’annexion partielle qui incluait le principe d’une évacuation des zones palestiniennes les plus densément peuplées sans qu’Israël renonce à contrôler de larges secteurs de la Cisjordanie : « Le plan Allon est donc en bonne voie d’obtenir la consécration qu'il escomptait : la reconnaissance internationale et arabe du fait accompli israélien en Cisjordanie et à Gaza ; la paix en échange d’un "compromis territorial" permettant à Israël d'exercer sa souveraineté directe ou semi-directe sur l'ensemble de la Palestine du mandat britannique ; la solution – d'aucuns diront la liquidation – du problème palestinien, à peu de frais, et la préservation de "l'État juif et démocratique", avec de surcroît les titres à la une en sa faveur »[9]. Peter Ezra Weinberger insiste de son côté sur les mécanismes de « cooptation » de l’OLP au sein d’un dispositif d’occupation réaménagé, analysant précisément les ruptures et les continuités à l’œuvre avec le processus d’Oslo[10].

 

Étudier concrètement la construction de l’Autorité Palestinienne

 

Mon objectif principal n’est toutefois pas de discuter, vingt ans après, des intentions ou de la pertinence des choix des acteurs palestiniens lors de la signature des Accords d’Oslo, ni même de proposer une analyse littérale des accords pour en déduire, a priori, le caractère inévitable ou conjoncturel de la faillite du « processus de paix ». Il ne s’agira pas ici de porter de jugement sur les Accords d’Oslo, mais bien d’en étudier le contenu et la mise en application par les différents acteurs, au premier rang desquels la direction palestinienne. L’objectif est donc avant tout de déterminer le cadre, les conditions et les modalités d’exercice du pouvoir de l’élite palestinienne au sein de la structure créée par Oslo, l’AP. Une telle approche nous permettra en effet de faire la part des choses, autant que faire ce peut, entre les contraintes d’Oslo et les marges de manœuvre du leadership palestinien dans les années qui ont suivi la poignée de main entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, afin de distinguer le cadre d’exercice du pouvoir et le mode d’exercice du pouvoir de la direction de l’AP.  

 

Ces problématiques ont elles aussi été posées dès les années 1993-1994 avec, au cœur des interrogations, le questionnement sur la « transition » qui s’opère au sein du Mouvement national palestinien avec le « retour » de la direction et d’une partie de l’appareil de l’OLP dans les territoires occupés. Comme le résume alors Bassma Kodmani-Darwish, « la "territorialisation" du mouvement implique un déplacement graduel du centre du pouvoir des lieux de diaspora vers les territoires où s’édifie l’espace national. C’est alors que se pose avec la plus grande acuité le problème de la nature de la relation entre l’"ancien centre" [...] et celui appelé à devenir le "nouveau centre", qui gouvernera la Cisjordanie et Gaza [...]. La "territorialisation" de l’OLP en Cisjordanie et à Gaza aura un prix. La nouvelle "centralité" de ces territoires implique dans un terme assez court que l’OLP concède plus de pouvoir, peut-être l’essentiel du pouvoir aux nouvelles élites de Cisjordanie et de Gaza »[11]. La question de la territorialisation dans le cadre des Accords d’Oslo est donc, par elle-même, riche d’enjeux, qui seront l’objet de ce livre, au travers d’une étude détaillée du développement de l’appareil d’État au sein des territoires palestiniens.

 

C’est cette approche qui explique pourquoi j’ai fait le choix de ne pas présenter les Accords d’Oslo (DOP et accords intérimaires) dans un chapitre à part entière, mais plutôt d’en étudier les diverses dimensions en interrogeant les problématiques spécifiques qu’elles posent à la direction de l’OLP dans le cadre de sa territorialisation en Cisjordanie et à Gaza. Institutions palestiniennes, questions économiques, impératifs sécuritaires, etc., seront étudiés dans cette perspective : quels sont les obligations et engagements de l’AP ? À quel point ces engagements sont-ils problématiques, eu égard à la dynamique de territorialisation de l’OLP et au processus de « greffe » d’un appareil d’État pré-éexistant sur une société dotée de ses propres mécanismes économiques, sociaux et politiques ? Comment la direction de la nouvelle AP a-t-elle tenté de répondre à ces diverses problématiques ? Dans quelle mesure ces réponses ont-elles été adaptées et ont-elles permis, ou non, au leadership palestinien de construire un proto-appareil d’État légitime et stable, objectif affiché de la première phase « intérimaire » du processus d’Oslo ?

 

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Il ne s’agit évidemment pas d’isoler la construction de l’AP du cadre contraignant des accords signés avec Israël et des évolutions de la situation « sur le terrain » entre 1993 et 2000, mais bien de refuser une certaine approche, dominante dans le discours de nombre de responsables de l’AP, qui vise à attribuer les succès (relatifs) du développement de l’appareil d’État au volontarisme de la direction de l’AP et ses échecs à la seule attitude de la partie israélienne[12]. Il s’agira donc de penser l’adaptation de la direction historique de l’OLP à la situation, et aux contradictions, dans laquelle elle s’est trouvée durant les « années Oslo » (1993-2000), et notamment la principale d’entre elles : comment construire un centre politico-administratif légitime au yeux, d’une part, de la population palestinienne des territoires occupés et, d’autre part, d’Israël et des parrains du « processus de paix », dans la mesure où les exigences de l’une et des autres sont, à bien des égards, contradictoires ? En d’autres termes, l’ultime hypothèse qui guide cette étude est la suivante : si le cadre du « processus de paix » permet en grande partie de comprendre les décisions prises par la direction de l’AP, une analyse de la politique de cette dernière permet d’éclairer, en retour, des dimensions peu connues dudit « processus de paix », et de comprendre les causes profondes de sa faillite. ­

 

Septembre 2014

 



1. Mahmoud Abbas, Through Secrets Channels. The Road to Oslo, Reading, Garnet Publishing, 1995, p. 1.

 2. Formule attribuée au Général de Gaulle à propos de la Guerre d’Algérie, reprise par Yasser Arafat au sujet des Accords d’Oslo.

3. De la signature de la Déclaration de Principes à celle des Accords de Taba, dit « Oslo II ».

4. « The Oslo Agreement. An Interview with Nabil Shaath », Journal of Palestine Studies, vol. 23, n°1, automne 1993, p. 5-13 (p. 11).

5. En anglais, Saïd emploie le terme « surrendered ».

6. Edward W. Saïd, « Where Negociations Have Led », al-Hayyat, 1er octobre 1995, reproduit dans The End of the Peace Process : Oslo and After, New York, Pantheon Books, 2000, p. 14-19. Même si ces critiques datent de 1995, elles font écho aux premières prises de position d’Edward Saïd, qui a démissioné du CNP en 1993 en protestation à l’égard du « processus négocié ». Voir par exemple Edward Saïd, « Comment conjurer le risque d'une perpétuelle soumission à l'État d'Israël », Le Monde diplomatique, novembre 1993, dans lequel l’auteur emploie déjà le terme « capitulation ».

7. « The Oslo Agreement. An Interview with Haydar Abd al-Shafi », Journal of Palestine Studies, vol. 23, n°1, automne 1993, p. 14-19 (p. 15). Voir également, pour une position « intermédiaire », Ziad Abu Amr, « The View From Palestine : In the Wake of the Agreement », Journal of Palestine Studies, vol. 23, n°2, hiver 1994, p. 75-83.

8.Avi Shlaim, « The Oslo Accord », Journal of Palestine Studies, vol. 23, n°3, printemps 1994, p. 24-40 (p. 24).

9. Gilbert Achcar, « Le sionisme et la paix : du plan Allon aux Accords de Washington », L'Homme et la Société, n°114, octobre-décembre 1994, p. 7-25. Voir également Edward Saïd, « Comment conjurer le risque d'une perpétuelle soumission à l'État d'Israël », op. cit, dans lequel l’auteur évoque un « plan Allon nouvelle manière », et Noam Chomsky, « L'accord d'Oslo, vicié au départ », Courrier international, Paris, 3 mars 1994.

10. Peter Ezra Weinberger, Co-Opting the PLO. A Critical Reconstruction of the Oslo Accords, 1993-1995, Lanham, Lexington Books, 2006.

11. Bassma Kodmani-Darwish, « L’OLP, de l’incarnation du peuple au gouvernement de l’État », Revue du monde musulman et de la Méditerrannée, vol. 68, n°1, 1993, p. 107-120 (document consulté dans sa version html). Voir également, entre autres, Jamil Hilal, « PLO Institutions : The Challenge Ahead », Journal of Palestine Studies, vol. 23, n°1, automne 1993, p. 46-60.

12. Argument entendu à de nombreuses reprises lors des divers entretiens que j’ai pu conduire. 

 

 

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