Un livre...


Couvbouquin2      

A la recherche de la Palestine :

Au-delà du mirage d'Oslo.

Préface d'Alain Gresh.

210 pages, 20 euros.

Commandes sur le site de la librairie La Brèche

Plus d'informations en cliquant sur le livre...

L'introduction du livre est consultable ici.

La préface est consultable ici.

Interview sur RFI à propos du livre ici.

Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 11:14

Tribune publiée, sous le titre "Un colloque sur l'apartheid en Israël à nouveau censuré",

dans Le Monde daté du 25 février

 

Le CRIF et le Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme sont coutumiers des attaques contre toute expression d’idées ne se conformant pas à leur position de soutien inconditionnel à Israël : campagnes contre France 2, son journaliste Charles Enderlin et l’émission « Un Œil sur la planète », protestation contre la diffusion par Canal + de la série « Le Serment », pressions sur l’ENS pour interdire une conférence de Stéphane Hessel… Cette fois, le CRIF et le BNVCA ont appelé la Présidence de l’Université Paris 8 à annuler un colloque intitulé « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël, un État d'apartheid ? », que Paris 8 avait préalablement autorisé et financé à hauteur de 2500 euros.  

 

Le CRIF se dit « particulièrement heurté » que soit discutée la pertinence du concept d’apartheid pour Israël et considère que « le thème du boycott » d’Israël (BDS) est illégal. Le colloque serait discriminatoire, illicite et pourrait provoquer des « troubles à l'ordre public ». Le BNVCA va plus loin en dénonçant « un colloque [qui] procède de la pire propagande palestinienne qui depuis 11 ans, incite à la haine de l'Etat Juif ». Le site du CRIF a même mis en ligne des (pseudo) bios des intervenants, dans une logique maccarthyste.

 

En notre qualité d’intervenants à ce colloque, et malgré nos opinions diverses quant aux thématiques abordées, nous nous insurgeons contre ces accusations graves, et contre le manque de courage de la Présidence de Paris 8 qui, en retirant son autorisation, a porté une lourde atteinte à la liberté d’expression, établissant un dangereux précédent. Des chercheurs ne pourraient plus présenter leurs travaux dans une université, au motif que le thème de leurs recherches serait « sensible » ?

 

Selon la Cour européenne des droits de l’homme, « la liberté d’expression vaut non seulement pour les “informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent ». La Cour a de plus tracé la frontière séparant critique d’Israël et antisémitisme en établissant la distinction entre la « critique politique ou idéologique du sionisme et des agissements de l’Etat d’Israël », qui est protégée, et la « diffamation raciale » ou « l’incitation à la haine », qui sont condamnables. C’est cette distinction fondamentale que le CRIF et le BNVCA veulent voir s’estomper afin de faire taire toute critique d’Israël. Les sujets abordés au colloque peuvent donner lieu à polémiques, mais il ne suffit pas que des associations partisanes les décrètent « choquantes » ou « illégales » pour les exclure du débat public.

 

La question de savoir si le terme « apartheid » est pertinent pour qualifier les pratiques d’Israël n’est pas nouvelle. En 2007, le Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en territoire palestinien occupé, John Dugard, concluait que « les deux régimes ont beau avoir leurs différences, les lois et les pratiques israéliennes dans le territoire palestinien occupé rappellent indubitablement certains aspects de l’apartheid ». La question n’est pas davantage un tabou en Israël. Dès 2002, Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël auprès de l’UE, condamnait la « stratégie “sud-africaine” » d’Ariel Sharon, tandis qu’un éditorial du quotidien Haaretz évoquait, en janvier dernier, un « glissement sur la pente de l’apartheid ». La problématique posée par le colloque s’inscrit donc dans un débat légitime, en cours sur le plan international.

 

Devrait-on en outre s’abstenir de discuter de la campagne de boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) visant Israël, lancée en 2005 par un ensemble d’ONG ? Selon le CRIF cette campagne serait illégale, ce qui interdirait d’en parler dans un colloque. Si en France certaines décisions de justice ont condamné des actions de boycott, le CRIF omet de préciser qu’un récent courant jurisprudentiel s’est prononcé en sens contraire : « Dès lors que l’appel au boycott des produits israéliens est formulé par un citoyen pour des motifs politiques et qu’il s’inscrit dans le cadre d’un débat politique relatif au conflit israélo-palestinien, débat qui porte sur un sujet d’intérêt général de portée internationale, l’infraction de provocation à la discrimination fondée sur l’appartenance à une Nation n’est pas constituée. »

 

Il est dès lors difficile de concevoir en quoi la discussion de ces sujets serait de nature à « troubler l’ordre public ». On est pour le moins surpris que la Présidence de Paris 8 ne se soit pas posée en garante de la liberté d’expression et donne du crédit aux accusations du CRIF et du BNVCA, qui font planer la menace de « troubles » qu’ils semblent appeler de leurs voeux. Pour la préservation d’un espace de débat démocratique, il serait déplorable qu’une institution universitaire comme Paris 8 cède aux intimidations d’associations s’érigeant en censeurs.

 

François Dubuisson (Professeur de Droit international à l’Université Libre de Bruxelles), Ivar Ekeland (Président honoraire du Conseil Scientifique de l’ENS et de l’Université Paris-Dauphine), Julien Salingue (Enseignant à l’Université d’Auvergne), et 9 autres intervenants au colloque. 

 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/24/un-colloque-sur-l-apartheid-en-israel-a-nouveau-censure_1648057_3232.html

Par Julien Salingue
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Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 14:28

À l’attention de Pascal Binczak, Président de l’Université Paris VIII

 

Monsieur le Président,

 

Nous tenons par la présente à vous faire part de notre consternation suite à votre décision de retirer l’autorisation que vous aviez préalablement accordée à la tenue du colloque « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël : un État d’apartheid ? », qui devait se tenir les 27 et 28 février prochains dans votre établissement.

 

Cette décision nous semble particulièrement grave puisqu’elle met en péril la liberté d’expression et les libertés académiques. Les motifs que vous invoquez, et notamment le risque de « troubles à l’ordre public », ne nous semblent guère convaincants au regard des implications de votre décision.  

 

Nous avons en effet appris que la direction de l’Université avait pris connaissance du programme du colloque et de la liste des intervenants avant de donner son accord, et que le Fonds de Solidarité et de Développement des Initiatives Étudiantes avait même attribué une subvention de 2500 euros à l’initiative.

 

C’est donc bien suite à des pressions, voire des menaces venues de l’extérieur que vous avez décidé de faire machine arrière. Cela nous semble particulièrement préoccupant : l’Université doit-elle se soumettre aux pressions politiques, de quelque ordre qu’elles soient ? N’est-ce pas précisément sa fonction que de permettre que les libertés académiques puissent s’exercer dans les meilleures conditions ?

 

Nous ne partageons pas nécessairement les vues et les objectifs du colloque des 27 et 28 février. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui est en jeu est en effet le droit de mettre en débat dans l’espace public, en l’occurrence dans ce lieu symbolique qu’est l’Université, des travaux et des opinions qui méritent d’être entendues et qui ne sont en aucun cas répréhensibles d’un point de vue légal.

 

Que le CRIF ne souhaite pas que certaines positions soient défendues est une chose. Qu’une institution universitaire cède à la pression et aux menaces en est une autre. Imaginerait-on un colloque sur le Tibet annulé au motif que des représentants officiels ou officieux du gouvernement chinois menaceraient de troubler l’événement ?

 

Monsieur le Président, il n’est pas trop tard pour reconsidérer votre décision. Ce serait au contraire tout à votre honneur de revenir à votre position initiale en permettant à ce colloque de se dérouler dans votre établissement, dont chacun mesure le précieux héritage, et de refuser de céder aux injonctions des adversaires de la liberté d’expression.

 

Pour signer la lettre ouverte, écrire à censurecolloqueparis8@gmail.com.

 

La liste des 100 premiers signataires est disponible en cliquant ici.

 

Le programme du colloque est disponible en suivant ce lien.

 

PS (21 février) : 200 signataires supplémentaires, dont la liste est disponible en suivant ce lien.

 

PPS (22 février) : 200 nouveaux signataires, dont la liste est disponible en suivant ce lien.

Par Julien Salingue
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 17:29

Sous la pression (entre autres ?) du CRIF, la direction de l'Université Paris 8 a décidé de retirer l'autorisation qu'elle avait accordée à l'organisation du colloque "Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël, un État d'apartheid ?", prévu les 27 et 28 février prochains. Le programme de cette initative est consultable en suivant ce lien.

 

Le colloque présenterait, selon l'Université, des risques de "troubles à l'ordre public". Le CRIF parle lui, avec son sens habituel de la nuance, de "provocation à la discrimination nationale, raciale ou religieuse". Afin que chacun puisse mesurer l'étendue des troubles et des provocations, je publie ci-dessous les deux résumés des interventions que j'ai préparées pour le colloque. 

 

(On pourra également se reporter à ma tribune sur Médiapart.)

 

 

1) L’administration civile de l’apartheid 

 

Juin 1967. Après la guerre des 6 jours, Israël occupe l’ensemble de la Palestine. Les habitants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se retrouvent, de facto, sous administration israélienne. Une administration militaire des territoires occupés est mise en place, qui va régir la vie quotidienne des Palestiniens au moyen d’ordres militaires. Officiellement nommé « Administration civile » en 1981, le gouvernement militaire n’a toujours pas, à l’heure actuelle, été dissous. Il continue d’émettre des ordres qui ont force de loi et qui peuvent, le cas échéant, conduire les Palestiniens à être jugés et condamnés par des tribunaux militaires israéliens. Pour la seule année 2010, 9542 Palestiniens ont été déférés devant ces tribunaux, avec un taux de condamnation de 99.74%.

 

Les colons israéliens, bien que résidant eux aussi en Cisjordanie, ne sont pas sujets aux mêmes lois et réglementations. Divers mécanismes juridiques leurs permettent en effet d’échapper aux ordres et aux tribunaux militaires, et de ne répondre qu’aux lois et à la justice civile israéliennes, moins contraignantes et plus respectueuses des droits de la défense. Coexistent donc, au sein d’un même territoire, deux systèmes judiciaires qui traitent de manière différenciée les habitants de Cisjordanie en fonction de critères ethnico-religieux. Comment est organisé ce système discriminatoire ? Comment se manifeste-t-il au quotidien ? Dans quelle mesure est-il l’expression de pratiques pouvant être assimilées à une politique d’apartheid ?

 

 

 

2) La résistance palestinienne : focus sur la résistance « populaire »

 

Depuis septembre 2000 et le début de ce que l’on a nommé « deuxième Intifada », l’approche dominante dans l’appréhension du conflit opposant l’Etat d’Israël au peuple palestinien est celle du « cycle de la violence » : les violences des uns succèderaient aux violences des autres, l’enjeu majeur serait donc la rupture du « cycle opération armée israélienne/représailles palestiniennes » (ou l’inverse). Ainsi se succèdent, de manière cyclique également, les appels à « l’arrêt des violences », posé comme préalable au dialogue en vue d’hypothétiques négociations entre les deux parties.

 

La confusion entre « violence » et « action militaire ponctuelle » occulte l’essentiel de la violence infligée par Israël au peuple palestinien : celle de l’occupation militaire, continue depuis juin 1967. Effet de miroir, la résistance palestinienne est appréhendée en étant amputée de l’essentiel : le combat quotidien contre l’arbitraire de l’administration coloniale. Cette invisibilisation de leur lutte a conduit les Palestiniens à envisager, au cours de leur histoire récente, des moyens d’action complémentaires afin de rompre leur isolement et de renverser un rapport de forces largement défavorable.

 

Depuis quelques années la thématique de la « résistance non-violente » occupe une place substantielle dans le champ politique palestinien et dans le mouvement international de solidarité. Dans quelle mesure la « résistance non-violente » est-elle en rupture avec les formes passées de la lutte palestinienne ? La « non-violence » revêt-elle la même signification pour les Palestiniens et pour ceux qui affirment les soutenir dans leur combat ? En dernière analyse, l’apparent développement de la non-violence traduit-il une réorientation stratégique de la lutte ou un changement tactique pour conquérir une légitimité ?

Par Julien Salingue
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Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 10:54

Une fois n'est pas coutume, je ne suis pas l'auteur du texte qui suit. Il s'agit d'un extrait d'un récent rapport de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée Nationale (présidée par l'UMP Lionnel Luca), portant sur la "géopolitique de l'eau". Ce long rapport (téléchargeable en intégralité ici), déposé par le député PS Jean Glavany, propose d'intéressants développements, entre autres, sur la question de l'eau au Moyen-Orient [1]. On peut y lire, dans "l'encadré numéro 3" (page 130, reproduit en intégralité ci-après), que "le Moyen-Orient est le théâtre d'un nouvel apartheid".

 

L'intérêt de ce document est, selon moi, qu'il émane de parlementaires peu suspects d'hostilité aveugle à l'Etat d'Israël, et qu'il confirme néanmoins ce que nombre de journalistes, de chercheurs et de militants affirment depuis de longues années au sujet de la politique israélienne. Extraits :

 

"Mise en place en 1948 par le premier ministre F. Malan, l'apartheid a vu le développement différencié des groupes ethniques en Afrique du Sud pendant un demi siècle. Cette politique consistait à la fois en une ségrégation raciale et spatiale (cloisonnement des populations noires et "coloured" dans des espaces confinés appelés bantoustans) mais aussi en une ségrégation citoyenne, les libertés d'une partie de la population (restriction du droit d'aller et venir, du droit de se rassembler dans les lieux publics, violences policières) étant bafouées. L’odieux régime de l’apartheid a pris fin en Afrique du Sud au début des années 90, avec la libération de Nelson Mandela et des prisonniers politiques, le compromis courageux entre M. de Klerk et Mandela et les premières élections libres de 1994 confiant massivement le pouvoir à l’ANC African National Congress, le parti de Mandela.

 

Bien sûr, comparaison n'est pas forcément raison : la Palestine n'est pas l'Afrique du Sud, et les années 2010 ne sont pas celles d'avant 1990. Pourtant, il est des mots et des symboles qui par leur force peuvent avoir une vertu pédagogique.


Or, tout démontre, même si bien peu nombreux sont ceux qui osent employer le mot, que le Moyen-Orient est le théâtre d’un nouvel apartheid.

 

La ségrégation y est raciale mais comme on n’ose pas le dire, on dira pudiquement « religieuse ». Pourtant, la revendication d’un état « Juif » ne serait-elle que religieuse ?

 

La ségrégation est spatiale également : le mur élevé pour séparer les deux communautés en est le meilleur symbole. La division de la Cisjordanie en trois zones, A, B et C en est une autre illustration :

 

L’armée israélienne a transféré à l’Autorité palestinienne la responsabilité des affaires civiles, c’est-à-dire la fourniture de services à la population, dans les zones A et B. Ces deux zones, qui contiennent près de 95 % de la population palestinienne de Cisjordanie, ne représentent que 40 % du territoire. La zone C reste entièrement placée sous l’autorité de l’armée israélienne. Cette zone représente 60 % du territoire de la Cisjordanie, avec toutes les réserves foncières et l’accès aux ressources aquifères, ainsi que toutes les routes principales.

 

La ségrégation est aussi hautaine et méprisante (« ces gens-là ne sont pas responsables »…répètent à l'envie certains responsables israéliens), vexatrice et humiliante (les passages aux check point sont restreints ou relâchés sans prévenir) voire violentes (la répression des manifestations fait régulièrement des morts…).

 

C’est donc bien d’un « nouvel apartheid » qu’il s’agit.

 

Et dans cette situation, l'eau est ainsi un élément particulier du conflit entre Palestiniens et Israéliens, au point qu’elle constitue le « 5ème volet » des accords d'Oslo. La Déclaration d’Oslo du 13 septembre 1993 reconnaît les droits des Palestiniens sur l’eau en Cisjordanie. L’accord intérimaire de Taba du 28 septembre 1995 prévoit un partage des eaux jusqu’à la signature d’un accord permanent. Mais ce partage est incomplet : il ne porte que sur les aquifères ; le Jourdain en est exclu, les Palestiniens n’y ayant plus accès. Ensuite il gèle les utilisations antérieures et ne répartit que la quantité d’eau encore disponible, c’est dire 78 mètres cubes de l’aquifère oriental. Il est donc très défavorable aux Palestiniens qui n’exploitent que 18 % des aquifères ; soit 10 % de l’eau disponible sur le territoire.

 

C’est pourquoi sans règlement politique global, on voit mal comment ce qui est devenu un véritable "conflit de l'eau" pourrait trouver une solution.

 

Quelles sont donc les caractéristiques de ce « conflit de l'eau » ? Du point de vue « hydrique », il concerne avant tout le fleuve Jourdain, où sont réunis tous les éléments prompts à déclencher une « crise de l'eau » : depuis le début du conflit, guerre après guerre, les « extensions territoriales » d'Israël, qu'on le veuille ou non, s’apparentent à des « conquêtes de l'eau », que ce soit des fleuves ou bien des aquifères.

 

Or, l'eau est devenue au Moyen-Orient bien plus qu'une ressource : c'est une arme.

 

Pour comprendre la nature de cette « arme » au service de ce « nouvel apartheid », il faut savoir, par exemple, que les 450 000 colons israéliens en Cisjordanie utilisent plus d’eau que 2,3 millions de Palestiniens.

 

Sachons aussi entre autres multiples exemples que :

 

- la priorité est donnée aux colons en cas de sécheresse en infraction au droit international ;

 

- le mur construit permet le contrôle de l’accès aux eaux souterraines et empêche les prélèvements palestiniens dans la « zone tampon » pour faciliter l’écoulement vers l’ouest ;

 

- les « puits » forés spontanément par les Palestiniens en Cisjordanie sont systématiquement détruits par l’armée israélienne ;

 

- à Gaza les réserves d’eau ont été prises pour cible en 2008-2009 par les bombardements.

 

- et comme les zones A et B ne sont pas d’un seul tenant, mais fragmentées en enclaves entourées par des colonies israéliennes et par des routes réservées aux colons, ainsi que par la zone C, cette configuration entrave le développement d’infrastructures performantes pour l'approvisionnement en eau et l'évacuation des eaux usées. La plupart des Palestiniens résident dans les zones A et B, mais les infrastructures dont ils dépendent se trouvent dans la zone C ou la traversent. Les déplacements des Palestiniens dans la zone C sont limités ou interdits ; l’armée israélienne autorise rarement les travaux de construction ou d’aménagement. On peut citer plusieurs exemples de stations d’épuration programmées par le ministère palestinien de l’Eau et qui sont « bloquées » par l’administration israélienne.

 

Les Israéliens reprochent aux Palestiniens l’existence de puits non contrôlés responsables de pompages excessifs et d’une salinisation des aquifères. Ils citent l’exemple de Gaza où l’aquifère est en passe d’être perdu. Ils reprochent également l’absence de traitement des eaux. Seuls 31 % des Palestiniens sont raccordés. Mais le Comité n’a approuvé que 50 % des projets palestiniens, avec d’énormes retards, alors que son autorisation doit encore être suivie d’une autorisation administrative pour la zone C. L’appropriation des ressources par les colonies et par le tracé du mur est également troublant. La surexploitation des aquifères est avérée.

 

Les Israéliens se fondent sur la théorie de la première appropriation pour défendre leurs droits et refusent toute gestion partagée dans une vision sécuritaire de l’eau. Israël propose des solutions, parfois intéressantes, mais où il garderait la maîtrise de l’eau. Il a semblé à la mission que le pays préférerait abandonner les aquifères, en finissant de développer le dessalement, plutôt que de mettre en place une gestion partagée. Il n’y aura pas de partage de l’eau sans solution politique sur le partage des terres.

 

Pourtant, un comité conjoint sur l’eau (Water joint committee) a été créé par les accords d’Oslo II. Il a compétence pour toutes les questions d’eau relative aux seuls Palestiniens sur le territoire de la Cisjordanie. Ce n’est donc pas un organisme de gestion partagée et encore moins de bassin. Il fonctionne en outre sur le mode du consensus ce qui donne de facto un pouvoir de veto à Israël."

 

 

[1] Sur la question de la gestion de l'eau dans les territoires palestiniens, on pourra également se reporter au rapport d'Amnesty international publié en octobre 2009.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 09:00

Entretien publié le 15 novembre 2011

 

1.Beaucoup d’analyses imputent l’échec du projet d’un Etat Palestinien indépendant à la violation des accords d’Oslo par la partie israélienne. Pour votre part, vous considérez que cet échec est la résultante de la logique d’Oslo et de la volonté de construire un appareil d’Etat sans Etat malgré la réalité de l’occupation. Pourriez-vous étayer ?

 

Il ne s’agit bien évidemment pas de nier les responsabilités israéliennes dans l’échec de ce que certains osent encore appeler « processus de paix ». Après la signature des accords d’Oslo, la colonisation s’est accélérée, les checkpoints se sont multipliés, et la partie israélienne n’a cessé de différer les « redéploiements », c’est-à-dire l’évacuation des zones occupées par l’armée israélienne et confiées à l’Autorité palestinienne.

 

Mais il ne s’agit pas non plus de prendre les accords d’Oslo pour ce qu’ils n’étaient pas ! Il ne s’agissait pas d’accords de « paix », ni dans leur esprit ni dans leur contenu. La logique d’Oslo était en réalité la suivante : confier le responsabilité des zones palestiniennes les plus densément peuplées (villes et camps de réfugiés) à un « appareil d’Etat sans Etat », l’Autorité palestinienne (AP), tout en maintenant la structure même de l’occupation. En d’autres termes, l’AP était intégrée au dispositif d’occupation et toute extension de sa juridiction était soumise à sa capacité à maintenir l’ordre dans les zones qui lui étaient confiées. Le règlement des questions essentielles (Jérusalem, les colonies, les réfugiés) était reporté à d’hypothétiques « négociations sur le statut final », qui n’ont jamais eu lieu. Au final, l’Etat d’Israël s’est contenté de se décharger des tâches de maintien de l’ordre et de services à la population, tout en maintenant son emprise sur l’ensemble de la Palestine. Or, on ne peut pas lutter contre l’occupation en servant l’occupation !

 

2..Comment expliquez-vous l’initiative de l’AP de présenter un projet de reconnaissance à l’ONU aujourd’hui ?

 

La direction de l’AP, du moins Abbas et ses proches, ont décidé d’en appeler à l’ONU en raison de l’impossibilité de négocier avec le gouvernement Netanyahu. Mais pour eux, il ne s’agissait pas de rompre avec la logique du « processus de paix », bien au contraire. Leur principal objectif était d’internationaliser la question palestinienne pour améliorer le rapport de forces en vue d’une reprise des négociations avec Israël, sous l’égide des Etats-Unis. L’ensemble de la stratégie d’Abbas repose sur la reprise des négociations. Si celles-ci sont « en panne », il n’a aucune perspective à offrir aux Palestiniens…  

 

Par ailleurs, Abbas et son équipe sont identifiés au projet d’Etat palestinien indépendant. Or, de plus en plus de dirigeants et d’intellectuels palestiniens posent la question de la viabilité même de ce projet : avec, d’une part, la colonisation et l’annexion de facto de la Cisjordanie et de Jérusalem et, d’autre part, les exigences de l’Etat d’Israël (conserver le contrôle sur les colonies et sur la vallée du Jourdain), ce sont les bases matérielles de l’Etat palestinien qui ont disparu. Il s’agit donc, pour Abbas et les siens, de sauver l’idée même de l’Etat indépendant.

 

3.Pourquoi l’AP après 23 ans de négociations contre productives, tout en décidant de présenter unilatéralement un projet de reconnaissance, continue à faire du processus de paix une priorité politique ?

 

C’est, tout simplement, parce que leur survie en dépend. L’AP a été conçue comme une structure intérimaire, chargée de poser les bases du futur « Etat ». La période intérimaire aurait dû durer 5 ans. Mais nous en sommes aujourd’hui à plus de 17 ans ! Et, avec le temps, l’AP a trouvé sa propre raison d’être : un appareil d’Etat s’est constitué, avec des hauts fonctionnaires, des Ministres, des conseillers divers, des responsables des forces de sécurité… tandis que l’industrie de la négociation produisait elle aussi son lot de spécialistes, conseillers et autres. C’est une couche sociale qui s’est ainsi formée, dont l’avenir, à court terme, dépend du maintien de la structure AP (et donc du projet d’Etat indépendant) et de la survie du « processus de paix » (et donc des négociations), et non de la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens. Si la perspective de l’Etat indépendant s’écroule, ou s’il y a un changement radical dans l’appréhension des relations avec Israël et, par exemple, une rupture assumée des négociations, quel est l’avenir de cette couche sociale ? Ils n’en ont pas ! Il leur faut donc, par tous les moyens, tenter de ranimer le processus d’Oslo : leur survie politique et économique en dépend.  

 

InterviewAlbalad

 

4..Ce projet de reconnaissance pourrait-il faire évoluer le rapport de force à la faveur de la partie Palestinienne ?

 

Je ne crois pas qu’il va modifier substantiellement le rapport de forces. Il va plutôt enregistrer l’état du rapport de forces à l’échelle internationale, et on va une fois de plus vérifier qu’une très grande majorité de pays soutient, du moins à l’ONU, le droit des Palestiniens à avoir un Etat. On va pouvoir, une fois de plus, mesurer l’isolement grandissant de l’Etat d’Israël dans le monde, qui s’est particulièrement développé ces dernières années suite, entre autres, aux bombardements sur Gaza à l’hiver 2008-2009, à l’assaut sanglant contre la Flottille de la Liberté en mai 2010 et aux provocations répétées du gouvernement Netanyahu, notamment en ce qui concerne la politique de colonisation. Si l’on y ajoute les premiers effets des processus révolutionnaires en cours dans le monde arabe, qu’ils soient directs (« refroidissement » des relations avec l’Egypte) ou indirects (tensions avec la Turquie), Israël est, incontestablement, de plus en plus isolé. Mais il ne faudrait pas non plus exagérer cet isolement, comme les débats de l’ONU nous le montrent : les Etats-Unis continuent de soutenir quasi-inconditionnellement Israël, tandis que l’Union européenne, incapable de parler d’une même voix, n’exerce aucune pression réelle sur Netanyahu.  

 

Certains avancent que la direction palestinienne pourrait, une fois que la Palestine sera reconnue comme Etat non-membre, saisir la justice internationale pour engager des poursuites contres les dirigeants israéliens qui se seraient rendus coupables de crimes de guerre. Cet argument me laisse rêveur : image-t-on sérieusement cette direction palestinienne, qui cherche à tout prix à reprendre les négociations avec Israël, engager des poursuites judiciaires contre les dirigeants israéliens ? A-t-on déjà oublié qu’il y a deux ans, sous pression des Etats-Unis et d’Israël, Mahmoud Abbas avait demandé le report de l’adoption du rapport Goldstone par l’ONU ?

 

5. Que se passera-t-il pour l’AP si après le premier succès diplomatique de la Palestine à l’UNESCO, l’Etat palestinien n’est pas admis à l’ONU ? Risque-t-on d’assister à l’implosion de l’AP ?

 

L’Etat palestinien ne sera pas admis à l’ONU comme Etat membre, car les Etats-Unis y opposeront leur veto. Il est même peu probable que les Palestiniens obtiennent la majorité qualifiée des 9 voix au Conseil de Sécurité… Au mieux, l’Assemblée générale se prononcera (à une très forte majorité) pour l’admission de la Palestine comme Etat non-membre, comme Etat observateur.

 

L’AP va-t-elle pour autant « imploser » ? Un certain nombre de voix se font entendre pour demander la dissolution pure et simple de l’Autorité, arguant qu’elle n’a plus de raison d’être avec la faillite du « processus de paix » et qu’elle sert surtout de commode moyen pour l’Etat d’Israël pour prétendre qu’il n’occupe pas toute la Palestine. En d’autres termes, les partisans de la dissolution disent : il n’y a pas d’autonomie, donc il ne doit pas y avoir de pseudo-« autorité d’autonomie ».

 

Mais la dissolution ne semble pas être la voie choisie par la direction de l’AP. Et pour cause ! Comme on l’a vu, une telle décision équivaudrait à un suicide politique… Le plus probable est donc que l’on assiste à une discussion d’ampleur quant à l’avenir de l’AP, quant à une éventuelle modification de ses attributions et de ses fonctions. Et nul doute que ce débat sera vif !

 

6. Qu’adviendra-t-il dans ce cas du mouvement national palestinien ?

 

Il est très probable que l’on assiste à une accélération du débat quant à la nécessité de la refonte stratégique et organisationnelle du mouvement national palestinien. Ce dernier traverse en effet depuis de longues années une crise, qui ne manquera pas de s’approfondir après l’échec programmé de la demande d’admission à l’ONU. J’entends ici « crise » au sens où la définissait Gramsci : « La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas encore naître ; durant cet entredeux, une grande variété de symptômes morbides se font jour ». Nous sommes aujourd’hui dans cet entredeux, où l’ancien (la vieille OLP) n’est pas encore tout à fait mort, et où le nouveau n’a pas encore pris sa place. Que se passera-t-il exactement ? Nul ne le sait. Mais il est certain que la majorité des Palestiniens ont conscience qu’une page s’est tournée et que la reconstruction sera nécessaire, autour notamment des questions suivantes :

 

- Que signifie aujourd’hui la revendication de l’Etat palestinien indépendant aux côtés d’Israël, même à titre transitoire ?

 

- Quelle articulation entre la résistance populaire, impliquant l’ensemble de la société palestinienne, le mouvement syndical et associatif, les forces politiques… et la résistance armée ?

 

- Comment réunifier l’ensemble du peuple palestinien ? Le peuple palestinien est en effet fortement divisé : Palestiniens d’Israël, Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, Palestiniens de Jérusalem et Palestiniens exilés.

 

- Quel cadre politique pour le Mouvement de libération nationale ? La division du mouvement affaiblit considérablement la lutte et la constitution d’un cadre commun, au-delà de la vieille OLP, posant la question de la résistance et du combat pour l’émancipation, et pas celui de la gestion des Zones autonomes allouées par Israël est, même si ce n’est qu’à un stade relativement peu avancé, ouvertement posée.

 

- Quels liens développer avec le mouvement de solidarité internationale, afin que cette solidarité soit politique et non caritative, efficace et pas seulement symbolique ?

 

7.Selon vous le contexte socio politique a considérablement évolué et la revendication d’un Etat indépendant semble aujourd’hui dépassée et à contre courant des bouleversements régionaux. Quelle solution pour la Palestine aujourd’hui sachant que les bases matérielles de l’Etat palestinien sont en train de disparaitre et que l’hypothèse d’un Etat démocratique unifiée ne peut coexister avec l’idéologie suprématiste sioniste ?

 

Je me garderai bien de prôner une quelconque « solution » à la place des Palestiniens eux-mêmes. Mais une chose est certaine : la direction « historique » de l’OLP, tout comme le projet d’Etat palestinien indépendant, apparaissent de plus en plus en décalage avec les nouvelles générations politiques émergentes et les revendications d’indépendance et de souverainetés économique et politique réelles qui bouleversent la région.

 

Au-delà de la disparition des bases matérielles de l’Etat palestinien et des échecs manifestes de la construction d’une « indépendance » malgré la poursuite de l’occupation, c’est donc la question de l’adaptation du mot d’ordre lui-même qui est posée, tant il est à contretemps des évolutions régionales. Il est aujourd’hui plus que probable, à la lumière des récents événements, que la société palestinienne ne soit pas épargnée par le vent de révolte qui balaie les sociétés arabes.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 07:00

Emission "Géopolitiques", 12 novembre 2011 (J. Salingue - D. Vidal)

 

Première partie

 

 

 

Deuxième partie

 

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 14 novembre 2011 1 14 /11 /Nov /2011 05:30

NB : le texte qui suit est la première partie d'un article publié dans l'ouvrage collectif Palestine Israël : un Etat ? Deux Etats ?, qui vient de paraître aux éditions Sindbad Actes Sud. A la fin de l'extrait, on trouvera le sommaire du livre. 

 

Israël/Palestine : des économies entre séparation et intégration

Les dimensions économiques du conflit opposant Israël aux Palestiniens ont fait l’objet de multiples études et travaux de recherche : conséquences de l’occupation sur les économies palestinienne et israélienne, possibilité de sortir de l’impasse politique par des solutions économiques… Cette contribution n’a pas vocation à y revenir en détail. Les références citées dans l’article, même si elles ne constituent pas un corpus exhaustif, permettront aux lecteurs d’approfondir ces diverses thématiques et les multiples problématiques qu’elles sous-tendent. Nous ne nous contenterons pas non plus de démontrer la situation de dépendance de l'économie palestinienne[i] vis-à-vis d'Israël. L'objectif est davantage, dans la logique générale de l’ouvrage, d’éclairer le débat sur la solution à long terme en interrogeant les relations économiques entre Israël et les Palestiniens.

L’appréhension de ces réalités économiques semble en effet déterminante pour toute discussion, aussi ouverte et pluraliste soit-elle, portant sur les possibles futurs au Proche-Orient. Sans céder aux simplifications économistes, comment nier que « la structure économique de la société [est] la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale[ii] » ? Un État ? Deux États ? Une confédération régionale ? Autant de questions auxquelles on ne saurait répondre sans aborder de front les questions économiques : les discussions théoriques quant à la solution la « meilleure » ou la « plus juste » ne peuvent remplacer la confrontation des idées à la réalité matérielle.

J’entends établir que la politique économique israélienne à l’égard des territoires palestiniens oscille, depuis quarante-quatre ans, entre deux pôles opposés : intégration et séparation. Je tenterai néanmoins de démontrer qu'à l’image de ce qui s’est passé durant la même période aux plans politique et territorial, le processus d’intégration a prévalu, quand bien même il demeure structurellement inégalitaire et que des mécanismes de séparation subsistent, a fortiori depuis les années 2005-2007.

Il conviendra alors de questionner l’apparent paradoxe inhérent à la solution dite « à deux États », dans la mesure où elle préconise, en dernière analyse, la séparation politique et territoriale de deux entités économiquement unifiées. 

I) La période antérieure à 1967 : substitution et bifurcation

Même si les rapports économiques entre Israël et les Palestiniens résultent de plus d'un siècle de relations conflictuelles entre le projet sioniste et la population arabe de Palestine, la majeure partie de cette étude sera consacrée aux évolutions économiques post-1967. Car la conquête des territoires palestiniens de Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et de Gaza lors de la Guerre dite « des Six jours » précipita le processus d'unification paradoxale des deux systèmes économiques, jusqu'alors davantage guidés par une logique de séparation.

La situation de l’économie palestinienne et ses rapports avec l’économie israélienne dans la période antérieure à 1967 peuvent être appréhendés à la lumière de trois principaux facteurs : la nature même du projet sioniste, l'expulsion de 1947-1949 et la politique des voisins arabes.

Sans négliger le développement de l’antisémitisme qui favorisa l’émergence du mouvement sioniste, on peut appréhender logiquement le projet de celui-ci - la construction d'un État juif dans une zone géographique très majoritairement peuplée de non Juifs (environ 95 % en 1897) - au moyen du paradigme du « colonialisme de peuplement ». Or, ce dernier « a deux caractéristiques principales. Premièrement, il est gouverné par une logique d’élimination. Les colons viennent pour rester. Leur mission première n’est pas d’exploiter les autochtones, mais de les remplacer. Deuxièmement, l’invasion n’est pas événementielle, mais structurelle[iii] ». Contrairement à d'autres projets coloniaux, le sionisme ne s'incarna pas dans la mise en place d'un système où une minorité de colons aurait vécu de la plus-value fournie par l'exploitation d'une majorité d'indigènes.

C'est ainsi que l’« Association générale des travailleurs de la Terre d'Israël » - connue sous le nom de Histadrout - fut, dans la période pré-1948, l'un des piliers essentiels de la fondation des infrastructures du futur État : à l'image de l'idéologie véhiculée par l'establishment politique, ses dirigeants préconisèrent et mirent en pratique le principe du « travail juif[iv] ». La perspective de la constitution d'un État juif indépendant et viable interdisait en effet au mouvement sioniste de se reposer sur l'exploitation des travailleurs autochtones : les Juifs devant redevenir un peuple « normal[v] », ne pouvant et ne devant compter que sur eux-mêmes, le principe de la préférence ethnique s'appliqua, aussi bien dans les exploitations agricoles et les kibboutzim que dans les entreprises aux mains du Fonds national juif ou de propriétaires privés juifs. Nombre de paysans palestiniens, qui cultivaient des terres dont ils n'étaient pas propriétaires, furent ainsi contraints, souvent par la force, de quitter leurs exploitations, suite à leur vente par de grands propriétaires terriens résidant en Syrie, au Liban ou en Jordanie.

On remplaça systématiquement les travailleurs palestiniens par des travailleurs juifs, et les instances sionistes sommèrent les quelques propriétaires juifs qui voulaient malgré tout continuer d'employer des ouvriers agricoles palestiniens de se séparer d'eux. Ce procédé, particulièrement manifeste dans le domaine agricole, s'étendit à l'ensemble des secteurs de la production : le « travail juif » n'était que la l'expression la plus visible de la lente construction d'une « économie juive ». Sans analyser ici en profondeur ce processus, on retiendra surtout que, si des relations commerciales existaient entre colons et autochtones, dominait néanmoins la logique de séparation (par la substitution) sous-tendue par le projet sioniste : la vocation de ce dernier ne consistait pas – euphémisme – à inclure la population indigène.

L'expulsion de 1947-49, au terme de laquelle plus de 800 000 Palestiniens durent prendre le chemin de l'exil, accéléra le processus de séparation/substitution. Celui-ci toucha toutes les strates de la société palestinienne : petits ou grands propriétaires terriens, agriculteurs, commerçants, négociants, marchands etc. furent brusquement séparés de leurs biens. Israël empêcha leur retour, en violation de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies[vi], et les déposséda, par divers mécanismes juridiques, de leurs exploitations agricoles, magasins, entreprises et propriétés. La Nakba a non seulement parachevé la logique du remplacement des autochtones par les colons, mais en outre contribué à déstructurer et par conséquent à handicaper durablement l'ensemble de l'économie palestinienne. Laquelle, contrairement à une légende savamment entretenue, connaissait une phase de modernisation[vii]

En conséquence, les activités économiques des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza dépendront largement, entre 1949 et 1967, des politiques des puissances en charge de l'administration des deux territoires. Force est de constater que la Jordanie, qui annexa de fait la Cisjordanie, ne chercha pas à favoriser un développement économique réel de la partie palestinienne du royaume. Refusant l'apparition d'un quelconque contre-pouvoir, qu'il fut politique ou économique, les autorités d'Amman favorisèrent l'émergence de notabilités locales, propriétaires terriens et/ou commerçants, jouant de leurs rivalités économiques et politiques afin d'éviter tout processus d'unification palestinienne, et apparaissant dès lors comme le seul « centre », à l'égard duquel chaque détenteur palestinien d'un fragment de pouvoir était redevable.

Un exemple : entre 1950 et 1955, le royaume hachémite accorde près de trois millions de dinars jordaniens de prêts destinés au développement de l'agriculture palestinienne. Ce qui pourrait sembler être un soutien économique s'inscrit en réalité dans le cadre évoqué : il s'agit de développer un secteur (à faible valeur ajoutée), l'agriculture, et non d'aider l'économie palestinienne à se relever de la Nakba en favorisant sa modernisation ou son industrialisation. De surcroît, la « générosité » d’Amman ne bénéficie qu’à un nombre de bénéficiaires très restreint (400 grands propriétaires) : « L’aristocratie et les marchands palestiniens, notamment en Cisjordanie, nouèrent une alliance de classe avec la classe dirigeante jordanienne (…). Cette alliance se traduisit par deux sources de privilèges pour la bourgeoisie palestinienne : les avantages liés à sa participation au pouvoir politique et ceux découlant de l’emploi de pauvres réfugiés mal payés[viii]. »

L’Égypte ne chercha pas davantage à développer l'économie de la bande de Gaza, territoire aux maigres ressources (essentiellement agricoles) et dont la majorité de la population, réfugiée, vivait et vit aujourd'hui encore sous perfusion humanitaire de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA). Là, « quelques familles aisées concentraient une partie significative (20 % à 25 %) [des terres cultivées] [ix] ». Même si à la fin des années 1950, l’Égypte nassérienne permit une certaine modernisation de l’administration, le Caire se contenta de favoriser, économiquement et politiquement, quelques grandes familles de notables, pour s'assurer un contrôle semi-direct sur le territoire tout en se prémunissant de l'accusation d'ingérence au sein de la société palestinienne. Privés de l'essentiel de leurs moyens de production et des accès aux grands ports de la Méditerranée (Haïfa et Jaffa notamment), les Palestiniens, en Cisjordanie comme à Gaza, devinrent donc dépendants, d'une part de l'assistance matérielle fournie aux réfugiés par les Nations unies et, de l’autre, des économies arabes, notamment celles des voisins jordanien et égyptien.

L’économie israélienne connut de son côté un développement spectaculaire dans les années 1950 et 1960 : « De 1950 à 1965, Israël atteint un rythme élevé de croissance : son Produit national brut (PNB) réel s’accrut en moyenne de plus de 11 % par an, et son PNB par tête de plus de 6 %. Qu’est-ce qui rendit cela possible ? L’Etat eut la chance de bénéficier d’un afflux de capitaux : aide américaine sous forme de transferts unilatéraux et de prêts,  réparations allemandes et restitutions à des individus, vente de bons du trésor israélien à l’étranger, dons à des institutions publiques, surtout l’Agence juive, responsable de l’absorption de l’immigration et des implantations agricoles. Israël eut ainsi des ressources disponibles pour un usage intérieur – pour la consommation et l’investissement publics et privés -  à hauteur d’environ 25 % de plus que son propre PNB. Cela permit la mise en œuvre d’un programme massif d’investissements, financé pour l’essentiel par un budget gouvernemental spécial[x]. »

Si bien qu’en 1967, les PNB cumulés de la Cisjordanie et de la bande de Gaza représentent moins de… 5 % de celui d’Israël ; et, dans les territoires palestiniens, le PNB par habitant atteint à peine un dixième de celui du futur occupant. La « bifurcation » entre les deux économies se traduisit également sur le plan qualitatif : tandis que l’économie palestinienne se spécialisa dans des marchandises à faible valeur ajoutée, avec une production répartie en petites unités, l’infrastructure économique israélienne se modernisa à un rythme soutenu grâce à la politique volontariste d’autorités disposant d’un budget considérable. La prise de contrôle militaire des territoires palestiniens par Israël en juin 1967 prépara donc, sur le plan économique, la confrontation brutale entre, d’une part, une économie ouverte et dynamique et, d’autre part, une économie subalterne et déstructurée.

(...)

II) 1967-1994 : l'intégration inégale et le « dé-dévelopement »

III) L’après-Oslo : mariage ou divorce ?



[i] Voir, entre autres, Julien Salingue, « Les dynamiques économiques dans les territoires palestiniens (1967-2010) », in Raphaël Porteilla, Jacques Fontaine, Philippe Icard et André Larceneux (dir),Quel État ? Pour quelle Palestine?, L'Harmattan, Paris, 2011. 
[ii] Karl Marx, Critique de l'Économie politique, Avant-propos, La Pléiade, Œuvres, t. 1, p. 272.
[iii] Patrick Wolfe, Not Another Racism: Zionism, a Logic of Elimination, intervention lors de la 7e conférence annuelle de la SOAS Palestine Society, mars 2011.
[iv] Voir notamment Steven A. Glazer : « Picketing for Hebrew Labor: A Window on Histadrut Tactics and Strategy », Journal of Palestine Studies, vol. 30, n°4, été 2001, pp. 39-54 . Voir aussi le documentaire d'Eyal Sivan, Jaffa, la mécanique de l'orange, Momento, 2010.
[v] Pour des penseurs sionistes socialistes comme Ber Dov Borochov, principal idéologue du Poale Sion (Ouvriers de Sion), il fallait remettre à l’endroit la pyramide sociale du « peuple juif » inversée par l’histoire.
[vi] Extrait de la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations unies : « (…) il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et (…) des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé ».
[vii] Sherene Seikaly, A « Bad Lot » ? Palestinian Businessmen and the British Colonial State, intervention lors de la 7e conférence annuelle de la SOAS Palestine Society, mars 2011.
[viii] Adel Samara, Palestine : From Historical De-classing to a Stand-by Regime, 2007, disponible sur www.kanaanonline.org
[ix] Sara Roy, « The Gaza Strip: A Case of Economic De-Development », Journal of Palestine Studies, Vol. 17, n° 1, 1987, p. 58.
[x] Nadav Halevi, A Brief Economic History of Modern Israel, 2010, disponible sur http://eh.net/encyclopedia/article/halevi.israel

 

Sommaire de l'ouvrage

 

Avant-propos : pourquoi ce livre ? par Dominique Vidal
Aspects institutionnels et juridiques de la reconnaissance de l’Etat de Palestine par Monique Chemillier-Gendreau 
Quand la gauche du Yichouv rêvait de binationalisme par Dominique Vidal
L’étonnant renversement des démographies israélienne et palestinienne par Youssef Courbage
Des économies entre séparation et intégration par Julien Salingue
Jérusalem, deux capitales et un partage par Isabelle Avran
Israël, l’apartheid et l’Etat palestinien par Leila Farsakh
De la lutte à mort à la dialectique maître/esclave par Raef Zureik
Le vrai problème, c’est la décolonisation par Gadi Algazi
Palestine démocratique et laïque : les avatars d’un mot d’ordre par Farouk Mardam-Bey

PalIsr

 

Quatrième de couverture

 

 

Israël et la Palestine doivent-ils former un, ou deux Etats ?

 

Soulevé dès le début du XXe siècle, ce vieux débat revient au premier plan de l’actualité. Et pour cause : plus de six décennies après le plan de partage de la Palestine (1947), plus de quatre après l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza (1967), et près de vingt ans après les accords d’Oslo (1993), Israël continue de coloniser la Palestine mandataire. Autrement dit, ni la lutte armée ni le combat politicodiplomatique n’ont réussi à réaliser l’autodétermination du peuple palestinien.

 

Face à l’intransigeance du gouvernement israélien et à la pusillanimité de la “communauté internationale”, comment réussir demain ce qui a échoué hier ? Cette question, née de l’échec même du prétendu “processus de paix”, de nombreux Palestiniens se la posent, et avec eux beaucoup de leurs amis à travers le monde. Et quand bien même l’Organisation des Nations unies, en cet automne 2011, accueillerait enfin l’Etat de la Palestine en son sein, la question de l’avenir institutionnel des deux peuples se trouvera au centre des futures négociations.

 

Clarifier les enjeux de ce débat, voilà le but de cet ouvrage collectif qui en approfondit toutes les dimensions : juridiques, démographiques, économiques, politiques et diplomatiques. Pour peser atouts et faiblesses des différentes solutions, neuf spécialistes, choisis à la fois pour leur compétence reconnue et la diversité de leurs sensibilités, font le point : Gadi Algazi, Isabelle Avran, Monique Chemillier-Gendreau, Youssef Courbage, Leila Farsakh, Farouk Mardam Bey, Julien Salingue, Dominique Vidal et Raef Zreik.

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 08:00

Interview publiée dans l'édition du 9 novembre 2011

 

Texte disponible sur le site de Libération

 

Admise le 31 octobre à l’Unesco, la Palestine n’a aucune chance d’être admise à l’ONU dans les semaines, voire les jours qui viennent en raison de l’opposition déclarée des Etats-Unis. Julien Salingue nous explique les enjeux de cette affaire pour la direction et la population palestiniennes.

Le discours à l’ONU, fin septembre, du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait provoqué la liesse à Ramallah. Rien pour le vote de l’Unesco. Pourquoi ?

Les Palestiniens savent que cela ne va pas changer leurs conditions de vie et que ce vote est d’abord symbolique. Cela a été une opération de com réussie par l’Autorité palestinienne qui sait qu’elle n’obtiendra pas son statut d’Etat membre à l’ONU. Il lui fallait au moins une victoire… Ce que je retiens aussi du vote, c’est qu’il n’y a eu que 107 voix «pour» alors qu’Abbas prétendait en avoir «sécurisé» 130 ! Bref, la population palestinienne n’est pas dupe. Quant à la joie à Ramallah quand Abbas parlait à l’ONU, il ne faut pas se leurrer, les choses étaient bien organisées : jour de congé aux fonctionnaires, bus affrétés depuis les écoles…

La décision de l’Unesco change quoi ?

Elle peut permettre de faire reconnaître un patrimoine culturel palestinien, de protéger des lieux saints menacés par le mur ou la colonisation, d’interroger l’exploitation touristique d’une partie de ces sites qui, pour l’heure, est assurée par les Israéliens… Mais tout cela demeure, à l’échelle du conflit, marginal. Et le petit «état de grâce» est déjà fini puisque les Américains ont réaffirmé qu’ils mettraient leur veto à l’ONU. En coupant les crédits à l’Unesco pour les punir d’avoir reconnu la Palestine, ils montrent qu’ils veulent continuer à soutenir Israël. En pensant que les révoltes arabes allaient changer la donne, l’Autorité palestinienne a fait une grave erreur. Les Américains ont déjà perdu un partenaire de poids dans la région en la personne de Moubarak, ce n’est pas le moment pour eux de lâcher leur principal allié, Israël !

Les révoltes arabes influent aussi sur les Palestiniens ?

Bien sûr. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les deux derniers chefs d’Etat à soutenir publiquement Moubarak furent… Nétanyahou et Abbas ! Depuis quelques années, Moubarak aidait Israël dans la «sécurisation» de la bande de Gaza et, parallèlement, il poussait pour qu’il n’y ait pas de marginalisation d’Abbas au profit du Hamas. Abbas a donc perdu un soutien, de même que le Hamas avec la fragilisation de Bachar al-Assad. Ils sont les uns et les autres affaiblis par des dynamiques régionales qui ont aussi eu des répercussions dans les territoires. On a vu une reprise des mobilisations populaires en Cisjordanie et à Gaza pour exiger la réconciliation entre Hamas et Fatah. Sous-entendu : les Tunisiens et les Egyptiens se sont débarrassés de leurs dirigeants. Si vous continuez à vous faire la guerre, on fera pareil !

Abbas a-t-il voulu renforcer sa position en interne avec l’affaire de l’Unesco et de l’ONU ?

Une des conditions implicites de l’accord de réconciliation conclu en mai au Caire entre Fatah et Hamas, c’était que le Hamas ne s’oppose pas à la démarche d’Abbas à l’ONU. Mais le processus de réconciliation n’a pas avancé sur le terrain. Le Hamas a donc dit qu’Abbas instrumentalisait la démarche à l’ONU pour se relégitimer et se remet à le critiquer.

Que cherche réellement Mahmoud Abbas ?

Il appartient à cette fraction de la direction palestinienne qui, depuis trente ans, a fait le pari d’une solution bi-étatique négociée avec Israël sous l’égide de l’ONU. Un pari concrétisé avec les accords d’Oslo, signés par Abbas, on l’oublie trop souvent. L’Autorité palestinienne a été conçue pour gérer l’intérim en attendant la création d’un Etat palestinien. Mais plus cet intérim a duré et plus l’Autorité palestinienne a trouvé sa raison d’être. Qui ne tient qu’à la poursuite du «processus de paix» ! Une couche sociale palestinienne s’est ainsi formée, une sorte d’élite (négociateurs, ministres, conseillers etc.), des milliers de personnes qui ne vivent que du processus de paix, devenu une véritable industrie si l’on prend aussi en compte toutes les ONG que celui-ci fait vivre !

Les Palestiniens croient-ils tous à l’idée qu’un Etat palestinien est possible ?

Non, loin de là. C’est pour cela que la démarche à l’ONU est la dernière cartouche d’Abbas. Au sein même de l’OLP, beaucoup disent que c’est fini, plié. Créer un Etat palestinien ne leur semble plus possible car les bases d’un Etat indépendant ne sont plus là : la colonisation ne cesse de gagner du terrain, les Etats-Unis appuient sans réserve les Israéliens… Certains sont en train de réactualiser l’idée d’un Etat binational, d’autres poussent celle, en vigueur dans les années 70, d’une solution régionale à la question palestinienne, en liaison avec la Jordanie où vit la majorité des Palestiniens. Une idée favorisée par les soubresauts de la région. C’est ainsi que l’on a vu en mai, lors des manifestations de la Nakba, des réfugiés palestiniens marcher du Liban et de la Syrie vers Israël. Il y avait cette idée qu’une chape de plomb disparaissait. D’où la violence de la riposte des Israéliens. Pour eux, régionaliser la question serait une catastrophe.

La Palestine est quasi assurée d’obtenir le statut d’Etat non-membre de l’ONU. Quel en sera le bénéfice ?

Seule chose un peu concrète, la possibilité de traduire des dirigeants israéliens pour crimes de guerre devant la justice internationale. Mais là, on croit rêver ! Comment des dirigeants palestiniens pourraient-ils envisager de le faire tout en caressant l’objectif de renouer des négociations avec Israël ? Ils sont dans une situation où, même s’ils gagnent des points sur le plan juridique, ils sont coincés. Et comme une majorité du noyau dirigeant de l’Autorité palestinienne veut poursuivre jusqu’au bout la logique d’Oslo car leur survie en dépend… Après, dans le mouvement national palestinien, sont très minoritaires ceux qui, comme Abbas, prétendent qu’il est possible de ranimer le processus de paix. Plus personne n’y croit ! Il y a le courant autour de Salam Fayyad qui dit : il faut avancer via les infrastructures, sur le terrain, pour construire un rapport de forces par le fait accompli. Stratégie qui a déjà montré ses limites car on reste dans le cadre de l’occupation ! Il n’est pas surprenant, dès lors, que l’idée qu’il faut repenser, refonder la stratégie et les structures du mouvement national palestinien gagne du terrain. Je pense que l’affaire de l’ONU va renforcer cette volonté de refondation. Quoi qu’il se passe à New York, ce sera la démonstration que la stratégie d’Abbas est un échec. Elle montre le gouffre béant qui subsiste entre les intentions proclamées de la communauté internationale et la réalité du terrain !


On est dans une situation de crise du mouvement national palestinien, dans la fin d’un cycle, celui d’Oslo, dans un entre-deux… qui peut durer. Sauf que, vu la politique conduite par Israël et la passivité de la communauté internationale, tôt ou tard, les Palestiniens vont se donner les moyens de se faire entendre. Ce qui se passe dans les pays voisins peut redonner de l’espoir et un sens à la mobilisation collective.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 7 novembre 2011 1 07 /11 /Nov /2011 12:00

Nb :  le texte qui suit est la première partie d'un article publié dans le Cahier du CCMO n°2 (à paraître) :  Retour sur les "révolutions arabes". A la fin de l'extrait, on trouvera le sommaire du cahier et le lien vers le site du CCMO pour une présentation plus détaillée. 

 

Un processus révolutionnaire durable, un défi épistémologique


« C’est une révolte ? Non sire, c’est une révolution »

 

Nombre d’analystes et de commentateurs ont été pris de court par les soulèvements en série dans le monde arabe. L’exceptionnelle longévité des dictatures de la région avait conduit certains à s’imaginer qu’elles ne pourraient jamais être renversées. C’est pourtant ce qui s’est produit en Tunisie, en Egypte et, dans des circonstances très particulières (intervention de l’OTAN), en Libye, tandis qu’en Syrie et au Yemen (entre autres), la mobilisation ne faiblit pas malgré la répression.

 

Est-il risqué de commenter le processus auquel nous assistons et de tenter de tirer quelques bilans – d’étape – des soulèvements en cours ? Peut-être. Lorsqu’il s’attaque à de tels bouleversements, a fortiori lorsqu’ils sont inachevés, le chercheur est invité à faire preuve d’humilité et de modestie. Je me contenterai donc ici de dégager, dans un premier temps, quelques traits saillants des événements actuels, en axant mes réflexions sur le plus essentiel d’entre eux : nous sommes témoins d’un processus révolutionnaire durable. Dans un second temps, je tenterai de revenir sur la dimension proprement épistémologique des événements, en interrogeant notamment l’avenir incertain du paradigme de « l’exception autoritaire arabe ».

 

Un processus révolutionnaire

 

N’en déplaise aux impatients ou aux pessimistes, le terme « révolutionnaire » ne témoigne d’aucune surestimation des changements en cours, et ne préjuge pas de leur issue. En effet ceux-ci portent en eux la possibilité d’une révolution achevée, impliquant « non seulement la destruction du pouvoir d’Etat existant, mais encore une « dé-construction » de l’organisation sociale et des principes qui la gouvernent »[1]. Ben Ali, Moubarak, Kadhafi… La liste des dictateurs déchus est éloquente, et ne manquera pas de s’allonger au cours des mois et des années à venir. Si leur chute ne peut suffire à affirmer que des « révolutions » ont eu lieu, deux éléments essentiels incitent à appréhender les événements actuels comme étant « révolutionnaires » : le rôle moteur joué par les masses populaires dans la chute des dictateurs ; la dimension régionale de la remise en cause d’un système politique figé depuis quatre décennies.

 

a) Les peuples au cœur

 

Lénine[2], acteur et théoricien de la révolution russe, a énuméré en 1914 les conditions de la crise révolutionnaire : « quand ceux d’en haut ne peuvent plus...; quand ceux d’en bas ne veulent plus...; quand ceux du milieu hésitent et peuvent basculer... Les trois conditions sont indissociables et combinées. Il s’agit alors, non d’un mouvement social qui s’approfondit, mais spécifiquement d’une crise politique de la domination, d’une crise d’ensemble des rapports sociaux, dont la forme est celle d’une “crise nationale” »[3]. S’inspirant (volontairement ou non) de Lénine, Riadh Sidaoui expliquait récemment, dans une interview à propos de la Libye, ceci : « Pour réussir, une révolution doit regrouper trois facteurs. Le premier, la radicalisation de l’opposition populaire, qui ne demande plus seulement des réformes mais veut la tête de celui qui incarne le régime. Le deuxième, une division au sein de l’élite du pouvoir, un esprit de corps fragmenté. Le troisième, la neutralité de l’armée ou sa trahison envers le régime »[4].

 

Même si l’implication des masses populaires est à relativiser selon les pays, il n’en demeure pas moins que dans chacun des cas, c’est la mobilisation de dizaines de milliers, de centaines de milliers, voire de millions d’individus qui a radicalement changé les coordonnées politiques et sociales. Ceux qui résument les événements qui se sont produits en Tunisie à une « révolution de palais » semblent oublier que Ben Ali serait toujours au pouvoir sans les mobilisations de rue. Ceux qui ne voient en Egypte qu’un « putsch militaire » relativisent considérablement les manifestations de la place Tahrir. Le rôle majeur joué par l’OTAN dans la chute de Kadhafi ne doit pas occulter la réalité du soulèvement de Benghazi. Nous sommes aujourd’hui dans un entredeux, au sein duquel cohabitent des éléments de rupture et des éléments de continuité, une période de crise au sens gramscien du terme : « La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas encore naître ; durant cet entredeux, une grande variété de symptômes morbides se font jour »[5].

 

Les processus révolutionnaires (en général) posent la question de la temporalité du changement politique, et invitent à se débarrasser de toute conception graduelle, ou linéaire, du temps politique. « On ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases d’accalmie plus ou moins profondes »[6]. La révolution ne peut se résumer à un « grand soir », au cours duquel l’ancien s’écroulerait soudain et le nouveau le remplacerait : elle est un processus qui s’inscrit dans la durée, au sein duquel se succèdent, parfois de manière très rapprochée, le flux et le reflux, les avancées et les reculs, le calme et la tempête. « Les révolutions ont leur propre tempo, scandé d’accélérations et de ralentissements. Elles ont aussi leur géométrie propre, où la ligne droite se brise dans les bifurcations et les tournants brusques »[7].

 

Un mouvement de fond est en cours, qui a déjà abouti, en l’espace de quelques mois, à la chute de trois des plus féroces dictatures du monde arabe, et qui en fait vaciller bien d’autres. Il est donc plus qu’hasardeux de se risquer à affirmer, sous la pression d’une autre dictature, celle de l’instantanéité et de l’information en temps réel, que les révolutions auraient « échoué ». Elles sont en cours, et leur évolution dépend de bien des facteurs, sur lesquels nous reviendrons plus loin. Quelles que soient les trajectoires prises par chacun des soulèvements, il n’en demeure pas moins que ce sont bien les peuples arabes qui ont joué, et qui continueront de jouer, un rôle déterminant dans le(s) développement(s) du processus. Y compris en cas d’échec.

 

Léon Trotsky écrivait, dans sa monumentale Histoire de la révolution russe, ceci : « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c'est l'intervention directe des masses dans les événements historiques. D'ordinaire, l'État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l'histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l'arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. (…) L'histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d'une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées »[8]. Gageons que les historiens sauront nous offrir ce récit en ce qui concerne le monde arabe.

 

b) Un processus régional

 

Le deuxième élément particulièrement marquant du processus en cours est qu’il s’agit bien d’un processus qui traverse l’ensemble de la région. Dire cela, ce n’est évidemment pas nier les spécificités de chacun des Etats arabes et de chacun des soulèvements[9]. Il est au contraire particulièrement utile de penser les singularités de chacun des mouvements en cours pour mieux dégager les traits caractéristiques du processus révolutionnaire, qui n’est pas une simple addition de révoltes nationales, mais bel et bien une lame de fond qui sera amenée à modifier considérablement le dispositif politique régional.

 

(...)


Notes

 

[1] François Châtelet, entrée « Révolution », Encyclopaedia Universalis (édition de 1985). 

[2] J’ai fait le choix délibéré de me référer, dans cette première partie, à divers auteurs de tradition marxiste, tant ils ont enrichi, par leur participation directe aux processus révolutionnaires, l’approche théorique de « la » révolution. 

[3] Daniel Bensaïd, « Lénine, ou la politique du temps brisé », Critique communiste n° 150, automne 1997.  

[4] Riadh Sidaoui, « La Libye penche entre la révolution et la guerre civile », 21 février 2011, interview disponible sur http://www.20minutes.fr/monde/libye/673827-monde-la-libye-penche-entre-revolution-guerre-civile. 

[5] Antonio Gramsci, Selections from the Prison Notebooks, Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (eds), International Publishers, New York, 1971, p. 276. 

[6] Lénine, Que Faire ? V°, c) (1902). 

[7] Daniel Bensaïd, « Les sauts ! Les sauts ! Les sauts ! Lénine et la politique », in Bensaïd, La politique comme art stratégique, Paris, Syllepse, 2011. 

[8] Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, Tome I, préface. 

[9]Voir, entre autres, Hamid Bozarslan, « Réflexions sur les configurations révolutionnaires égyptienne et tunisienne », Mouvements, 2011/2, n° 66. 

 

Sommaire du cahier

 

Introduction
De quoi les printemps arabes sont-ils le nom ?
Khadija Guebache-Mariass
Une nouvelle Nahda ?
Samuel Mehli
Un processus révolutionnaire durable, un défi épistémologique.
Julien Salingue
Le « Printemps arabe », une illusion d’optique.
Pierre Piccinin
Le néocolonialisme culturel : comment l'orientalisme est devenu un système politique que les révolutions viennent de détruire.
Antoine Grégoire

 

Plus de renseignements et commandes sur le site du CCMO.

 

Cahier2


  Quatrième de couverture

 

Nul ne peut aujourd’hui prédire avec certitude l’ampleur que prendront les bouleversements qui secouent le monde arabe depuis le début de l’année 2011. Des dictatures que d’aucuns pensaient inamovibles sont tombées, d’autres vacillent, certaines semblent « tenir » malgré le développement de la contestation... Les rythmes et les modalités des mobilisations populaires sont divers, mais de toute évidence un point de non-retour a été franchi : le monde arabe, qui semblait traverser une longue période de glaciation politique et sociale depuis la fin des années 1970, n’aura, et n’a déjà plus, le même visage.


De quoi sommes-nous les témoins ? Le Moyen-Orient et le Maghreb sont-ils en train d’être bouleversés ? Un processus révolutionnaire est-il en train de se développer ? Ou, au contraire, les commentateurs et les analystes ont-ils surestimé les potentialités d’un « printemps arabe » qui s’essoufflerait sans que la donne soit fondamentalement changée ?


Les contributions regroupées ici consacrées aux « révolutions arabes » tentent d’appréhender ces dernières dans leur globalité et de penser les dynamiques régionales à l’oeuvre. En prenant le recul nécessaire pour ne pas être tributaires de la succession rapide des événements, leurs auteurs tentent, avec la modestie et la réserve qu’exige le caractère inachevé du processus en cours, d’offrir des réponses à la question-titre du premier article de ce recueil : De quoi les Printemps arabes sont-ils le nom ?


Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 16:48
Emission "Focus", 31 octobre 2011



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Lundi 31 octobre 2011 1 31 /10 /Oct /2011 18:00

"Jeudi d'Acrimed" : "informer sur le Proche-Orient" (jeudi 20 octobre 2011)

 

Présentation (sur le site d'Acrimed) :

La question palestinienne fait de nouveau la « une » de l’actualité. L’occasion de s’interroger sur l’information relative au Proche-Orient. Comment informer sur des questions qui divisent aussi profondément et génèrent tant de passions ? L’information sur le « conflit israélo-palestinien » est-elle nécessairement dépendante des acteurs du conflit, voire outrancièrement propagandiste ? Comment rendre compte d’une situation d’occupation militaire prolongée sans céder aux travers du journalisme de guerre ?

  

Avec :
- Benjamin Barthe, journaliste au Monde (desk Proche-Orient), ancien correspondant pigiste à Ramallah (2002-2011), récompensé par le Prix Albert Londres en 2008 pour ses reportages à Gaza. Auteur de Ramallah Dream, voyage au cœur du mirage palestinien (éditions la Découverte) ;
- et Julien Salingue, enseignant et doctorant en science politique, chercheur sur la question palestinienne, auteur d’À la recherche de la Palestine, au-delà du mirage d’Oslo (éditions du Cygne).

 

 

 

L'ensemble des introductions (Acrimed + Benjamin Barthe + Julien Salingue) est visionnable sur le site d'Acrimed.

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Vendredi 14 octobre 2011 5 14 /10 /Oct /2011 20:57

Publié sur atlantico.fr le 12 octobre

 

Atlantico : Qui est Gilad Shalit, et dans quel contexte a-t-il été enlevé par des groupes armés palestiniens ?

Julien Salingue : Il possède la citoyenneté israélienne et la nationalité française par son père, puisque sa grand-mère paternelle était française. Mais c’est quelqu’un qui est né, et a grandi en Israël, qui servait dans l’armée israélienne en tant que caporal. Il a donc la nationalité française, mais sa vie est celle d’un citoyen israélien.

A l’occasion d’une opération coordonnée par plusieurs groupe armés palestiniens - dont les militants du Hamas - depuis la bande de Gaza, une colonne de blindés de l’armée israélienne qui patrouillait devant Gaza a été attaquée. Gilad Shalit a alors été enlevé par les militants palestiniens, et retenu pendant plus de 5 ans dans la bande de Gaza.


Pourquoi n'est-il libéré que maintenant alors que son enlèvement date de 2006 ?

A partir du moment où il a été enlevé, il est devenu pour la direction du Hamas une monnaie d’échange dans le cadre de négociations conduites avec l’État d’Israël. Le Hamas a d’ailleurs annoncé dès le début qu’il souhaitait échanger Gilad Shalit contre des prisonniers politiques palestiniens.
Israël a longtemps refusé toute négociation, puis, avec les années, des contacts ont été noués, et on a eu à deux reprises l’aboutissement d’un quasi accord pour un échange. Le contexte interne palestinien a notamment constitué un élément déterminant.

Depuis les accords signés par le Hamas et le Fatah au Caire il y a 6 mois, la réconciliation sur le terrain n’a pas eu lieu. Et l’initiative prise par Mahmoud Abbas à l’ONU a été vécue par une partie du Hamas comme une instrumentalisation de la réconciliation pour mettre en avant la direction de l’OLP (organisation de libération de la Palestine) et la direction de l’Autorité palestinienne.

 

Avec cette libération, le Hamas cherche-t-il donc à soigner son image ?

Depuis de nombreuses années, le Hamas s’est engagé dans une nouvelle voie, même si les gens ne l’ont pas relevé.

Le Hamas a décidé de se présenter aux élections, il a fait le choix de s’intégrer au jeu politique palestinien, tel qu’il a été dessiné par les accords d’Oslo. En tant que mouvement politique, le Hamas s’est donc déclaré prêt à jouer le rôle d’une autorité politique légitime à l’intérieur du territoire palestinien mais aussi à l’extérieur, et donc à être reconnu comme un interlocuteur priviligié pour la communauté internationale.

Avec cette libération, le Hamas essaye de contrebalancer la place qu’occupe Mahmoud Abbas sur la scène internationale, en démontrant à la population Palestinienne qu’il est capable d’obtenir des résultats concrets.

 

Le fait que cette libération intervienne après la demande de Mahmoud Abbas à l’ONU pour la reconnaissance d’un État palestinien n’est donc pas un hasard ?

Ce n’est pas un hasard. La démarche entreprise à l’ONU par Mahmoud Abbas lui confère une posture internationale de représentant des Palestiniens, qui peut avoir des répercussions à l’intérieur du territoire palestinien.

A partir du moment où il semble reconnu par la communauté internationale, la population peut penser qu’il vaut mieux un Mahmoud Abbas reconnu qu’un Hamas isolé. Mais avec ce que le Hamas obtient aujourd’hui, il peut reprendre la main. Contrairement à Abbas, il obtient quelque chose de concret, la libération de plus de mille prisonniers palestiniens. Cela représente beaucoup plus pour la population locale qu’un discours à l’ONU.

 

Peut-on parler d'un échec des négociations diplomatiques israéliennes, puisqu’elles libèrent plus de mille prisonniers contre un seul homme ?

Dans l’histoire de l’échange des prisonniers, cette disproportion a toujours été. Mais là, c’est la première fois que pour un seul homme, autant de prisonniers sont libérés.

Le gouvernement Netanyahou est fortement contesté de l’intérieur (mouvements sociaux des jeunes, etc.), et donne à l’extérieur l’image d’un État intransigeant vis-à-vis d'Abbas. Cette démarche pourrait donc être une tentative pour redonner l’image d’un gouvernement israélien prêt à négocier, à lâcher du lest.    

Ensuite, ce gouvernement doit faire face à 300 prisonniers politiques palestiniens en grève de la faim depuis 15 jours, suivis de manière intermittente par 3 000 autres, pour protester contre leurs conditions de détention. Dans ce contexte, la libération de plus 1 000 prisonniers politiques n’est peut-être pas un hasard, mais un contre-feu par rapport à la mobilisation actuelle.

 

La France a-t-elle fait pression sur le gouvernement israélien pour qu'il accepte cet accord avec le Hamas ?

Sans être dans les arcanes diplomatiques, on sait que la France a signifié à Israël qu’elle souhaitait obtenir la libération de Gilab Shalit. Toutefois, si pression il y eu, elle a dû être effectuée sur les Palestiniens.

Contre exemple à l’appui, le Franco-Palestinien Salah Hamouri est retenu dans les prisons israéliennes depuis de longues années. Et pourtant, malgré les démarches entreprises par ses parents auprès des autorités françaises, il n’est toujours pas libéré.

En comparant ces deux cas, on obtient des éléments de réponse sur les pressions qui sont exercées sur Israël. Qui plus est, il aurait été assez maladroit d’expliquer, à un État qui essaie de libérer l'un de ses ressortissants, les moyens de parvenir à ses fins.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 14:04

Intervention lors du 1er colloque du CCMO

 

NB : le texte qui suit est l'introduction d'un article publié dans l'ouvrage Le Moyen-Orient à l’aube du printemps arabe (Actes du premier colloque du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient), qui vient d'être publié aux éditions du Cygne. Voir à la fin de l'article pour une présentation de l'ouvrage et le bon de commande.

 

L’instabilité permanente dans l’ancienne Palestine mandataire résulte, en dernière instance, de la contradiction entre le projet d’y établir un État juif et la présence sur cette terre d’un peuple autochtone refusant d’abandonner ses droits nationaux.


Le peuple palestinien a toujours été un obstacle à la réalisation du projet sioniste. De l’annihilation de l’obstacle - le Plan Daleth et l’expulsion massive de 1947-49[1] - à son contournement/containment - le Plan Allon de 1967 et la cantonisation[2], le but reste le même : le plus de territoire et le moins de Palestiniens possible sous juridiction israélienne. Les Accords d’Oslo participaient de cet objectif : abandonner la gestion des zones les plus densément peuplées à un pouvoir autochtone tout en gardant le contrôle de la quasi-totalité du territoire. Le retrait de Gaza s’est inscrit dans cette logique.


Les Accords d’Oslo ont été envisagés, du moins par la partie palestinienne, comme une étape vers l’établissement d’un État palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza. Mais, 17 ans plus tard, la perspective de l’État indépendant n’a jamais semblé aussi lointaine[3]. De plus en plus de voix s’élèvent, y compris, du côté palestinien, chez d'anciens partisans et artisans du projet d’État, pour affirmer que ce programme est désormais « caduc ». Le titre de l’ouvrage de Ziyad Clot, ex-membre de l’équipe des négociateurs de l’OLP, en est une des plus récentes et des plus éclatantes illustrations : « Il n’y aura pas d’État palestinien »[4].

 

Aujourd’hui Gaza est isolée du monde et la Cisjordanie n’est plus seulement « occupée »  mais désormais « intégrée » à Israël. L’Autorité palestinienne, conçue lors de sa création en 1994 comme un appareil d’État chargé d’administrer les « zones autonomes » en attendant l’établissement d’un État palestinien, connaît une crise sans précédent et c’est la question même de son existence qui est posée.

 

Que s’est-il passé ? L’échec patent du projet d’État indépendant est-il dû au fait que les accords d’Oslo ont été malmenés ou trahis ? Ou à l’inverse, cet échec n’était-il pas inhérent à la logique d’Oslo ?

 

Pour de plus en plus d’analystes, la poursuite de l’occupation et de la colonisation, et la « digestion » de la Cisjordanie et de Jérusalem par Israël ont tout simplement fait disparaître les bases matérielles de l’établissement de l’État. Dans ces conditions, comment appréhender la politique conduite, par le Premier Ministre Salam Fayyad, de construction d’un État palestinien de facto, malgré l’occupation ?

 

Enfin, dans la mesure où la revendication de l’État indépendant a été conçue, au cours des années 70, comme une solution pragmatique dans un contexte socio-politique régional actuellement en plein bouleversement, n’est-ce pas le mot d’ordre de l’État indépendant, sans parler de sa faisabilité, qui apparaît de plus en plus comme étant à contretemps des évolutions régionales ?

 

(...)

 

Plan de l'article :

 

Les Accords d’Oslo : la poursuite de l’occupation par d’autres moyens

 

Le plan Fayyad : l’indépendance sous occupation ?

 

L’État palestinien : une revendication d’un autre temps ?



[1] Voir notamment Ilan Pappe, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008 et Dominique Vidal et Sébatien Boussois, Comment Israël expulsa les Palestiniens, L’Atelier, Paris, 2008.

[2] Voir Gilbert Achcar, « Le sionisme et la paix, du Plan Allon aux Accords de Washington », dans Achcar, L'Orient incandescent, le Moyen-Orient au miroir marxiste, Editions Page deux, Lausanne, 2003.

[3] Voir par exemple Jean-François Legrain, Palestine : un État ? Quel État ? Note de l'Ifri, janvier 2010.

[4] Ziyad Clot, Il n'y aura pas d'État palestinien, Max Milo, Paris, 2010.

 

 

 

 

Présentation de l'ouvrage Le Moyen-Orient à l'aube du printemps arabe :

 

1couv moLe Moyen-Orient traverse une phase de bouleversements inédits dans son histoire. Au nom d’une démocratisation trop longtemps retardée, des sociétés du monde arabe sont parvenues à renverser leurs dirigeants, pour certains en place depuis près de 40 ans. Ces sociétés sous tension ont prouvé au monde qu’elles étaient enfin prêtes à prendre en main leur destin. Pourtant, pendant des décennies, une chape de plomb s’est abattue sur nombre d’entre elles, incapables d’assurer la relève politique et la transition démocratique.


Le premier colloque du CCMO, dont sont issues ces contributions, donne la parole à une dizaine de jeunes chercheurs. Il a souhaité se concentrer sur plusieurs thématiques récurrentes et reflet des difficultés que traverse la région : les tensions politiques qui persistent (Liban, Syrie et Territoires Palestiniens), les constructions et reconstructions permanentes (Liban, Égypte), l’influences des sphères locales et internationales (Turquie, Israël, Palestine).


Le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient a ainsi voulu apporter un regard neuf sur une partie des pays concernés par le Printemps arabe, et de manière plus globale sur une région stratégique du monde dont on désespérait du changement, et pour qui le nouveau siècle semble s’être ouvert un beau jour de décembre 2010 en Tunisie.

 

Renseignements supplémentaires et commandes sur le site du CCMO.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mercredi 28 septembre 2011 3 28 /09 /Sep /2011 13:00

Propos recueillis le 26 septembre

 

1/ Le 23 septembre, Mahmoud Abbas a présenté à l’ONU une demande de reconnaissance d’un Etat palestinien, démarche justifiée par le blocage des négociations et la politique de colonisation d’Israël. D’après-vous, est-ce la bonne solution ?

 

La bonne solution pour quoi ? S'il s'agit, comme  l'affirment Mahmoud Abbas et ses proches, de reprendre les négociations avec Israël en espérant améliorer le rapport de forces, on ne peut qu'être sceptique. Quiconque connaît un tant soit peu l'histoire d'Israël sait en effet que cet Etat n'a jamais accordé de grande importance aux résolutions des Nations Unies qui, directement ou indirectement, condamnent ou mettent en cause sa politique. Pour l'establishment israélien, une reconnaissance, même par une écrasante majorité des membres de l'ONU, de l'Etat de Palestine, n'est pas une menace. Souvenons-nous qu'en novembre 1988, le Conseil National Palestinien, réuni à Alger, a proclamé unilatéralement l'indépendance de l'Etat de Palestine. S'en est suivi un vote de l'Assemblée Générale des Nations Unies, au cours duquel plus de 100 Etats ont reconnu la légitimité de la démarche palestinienne. Il n'y a eu que deux votes contre : les Etats-Unis et Israël. 23 ans plus tard, l'Etat palestinien n'a aucune réalité, et il n'y a aucune raison de considérer que les choses se passeront différemment cette fois-ci, même si la Palestine devient un « Etat non-membre ».

 

2/ Dans l’un de vos articles vous écriviez que « la quête de la reconnaissance de l’État de Palestine à l’ONU est donc une inflexion tactique de la direction palestinienne, qui tente de sauver, sinon de ressusciter, le projet politique auquel elle est identifiée et qui lui assure sa survie économique et politique depuis plusieurs décennies », or, au sein même de la classe politique et la société civile, cette initiative ne fait pas l’unanimité.  Comment l’AP pourrait-elle dans ce cas sauver ou ressusciter le projet politique auquel elle s’est identifiée ?

 

Je pense que le réel objectif d'Abbas et de la direction de l'AP est ici. Abbas et ses proches représentent cette fraction du mouvement national palestinien qui a fait la pari, il y a plus de 30 ans, d'une solution biétatique négociée sous l'égide des Etats-Unis. Les Accords d'Oslo (1993-94) et la création de l'Autorité palestinienne (AP) s'inscrivaient dans cette perspective. Or, même si le « processus de paix » n'a guère avancé – c'est le moins que l'on puisse dire – durant les années 90 et 2000, l'AP a trouvé sa propre raison d'être. Cette autorité, qui devait être « intérimaire », et le « processus de paix », ont créé une couche sociale nouvelle, dans les territoires palestiniens, dépendante politiquement et économiquement de la poursuite des négociations et du maintien de la perspective de « l'Etat indépendant ». L'AP est un appareil d'Etat sans Etat, avec son lot de ministres, de conseillers, de hauts fonctionnaires, etc : leur survie politique et économique repose sur le projet « Etat indépendant ».  Or celui-ci semble de plus en plus virtuel, et c'est l'existence même de l'AP qui est remise en question. Il s'agit donc, par un acte symbolique fort, de redonner une visibilité internationale à la solution biétatique et de re-légitimer la direction Abbas, même si cette dernière ne croit probablement plus qu'un véritable Etat palestinien indépendant verra le jour.

 

C'est notamment pour ces raisons que la démarche de la direction de l'AP a été critiquée, voire contestée, par certains, y compris dans le champ palestinien. S'y est ajoutée une question essentielle : le sort des réfugiés, qui représentent la majorité de la population palestinienne. Certains ont effet souligné que si l'Etat, plus ou moins délimité territorialement, se substituait à l'OLP, qui représente l'ensemble des Palestiniens, y compris ceux de l'exil, les réfugiés couraient un risque majeur : celui de ne pouvoir prétendre, au mieux, qu'à une « nationalité palestinienne » et à un « droit à l'installation » au sein des frontières de cet Etat. Or la revendication des réfugiés et le droit au retour, individuel et collectif, et non le droit d'avoir un passeport palestinien et de vivre dans les enclaves de Gaza et de Cisjordanie. Je ne suis pas juriste et ne suis pas suffisamment compétent en la matière, mais une chose est certaine : la focalisation sur la question de l'Etat marginalise les revendications des réfugiés et des Palestiniens d'Israël.

 

Donc, pour en revenir à votre question, le problème pour Abbas et ses proches n'est pas tant de conquérir une quelconque légitimité au sein de la population ou de la société civile palestiniennes. Il s'agit davantage de se repositionner sur la scène internationale, afin que l'industrie du processus de paix continue de fonctionner. Vous savez, Abbas n'est plus, constitutionnellement, Président de l'AP depuis plus de deux ans et demi ; et le Premier ministre Salam Fayyad avait obtenu à peine plus de 2% des voix lors des législatives de 2006. Ils tirent l'essentiel de leur « légitimité » du soutien qui leur est accordé par les pays occidentaux et certains Etats arabes, pas des espoirs qu'ils susciteraient dans la population des territoires occupés. 

 

3/ Cette initiative ne va-t-elle pas porter préjudice à la réconciliation inter-palestinienne ?

 

Cette « réconciliation » était déjà, elle aussi, très virtuelle. Même après l'accord signé au Caire, les forces de sécurité de l'AP de Ramallah ont continué d'arrêter des dizaines de militants du Hamas, tandis que le mouvement islamique ne tolérait guère d'expression publique du Fatah dans la bande de Gaza. Les deux mouvements n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur un « gouvernement d'union nationale » ou sur un quelconque calendrier électoral ; le Fatah a même proposé de reconduire Salam Fayyad au poste de Premier ministre, alors qu'il incarne, aux yeux de nombre de dirigeants du Hamas, l'orientation pro-occidentale suivie par l'AP depuis de nombreuses années ! Bref, le moins que l'on puisse dire est qu'avant même l'Assemblée générale de l'ONU, la « réconciliation » n'avait aucune réalité. La démarche d'Abbas n'a fait que renforcer cette situation : le Hamas l'accuse d'avoir instrumentalisé la « réconciliation » pour pouvoir aller aux Nations Unies, prétendre parler au nom de tous les Palestiniens et se relégitimer au détriment du mouvement islamique. Certaines organisations de gauche comme le FPLP expliquent que l'urgence n'est pas dans une énième démarche en vue de la reprise des négociations mais bien dans une unité nationale réelle.   

 

4/En cas d’échec, quel serait l’avenir de l’AP ? N’est-ce pas là une entreprise suicidaire ?

 

Ils n'ont pas le choix ! Et c'est bien là tout le paradoxe de cette affaire. S'ils ne font rien pour ressusciter le soi-disant « processus de paix », leur projet politique continuera de se consumer à petit feu. Ils utilisent là leur dernière cartouche : de quel moyen de pression disposent-ils, sinon de mettre dans le balance leur existence-même ? L'AP est une structure qui est, de fait, intégrée au dispositif de l'occupation israélienne. Quoi qu'en dise Israël, l'AP joue un rôle indispensable : celui de décharger l'Etat d'Israël de la gestion effective des services aux populations de Cisjordanie et de Gaza : santé, éducation, etc. Et surtout, l'appareil sécuritaire de l'AP est essentiel pour le maintien de l'ordre dans les « zones autonomes ». Les dizaines de milliers d'hommes qui le composent ont démontré à de nombreuses reprises qu'ils pouvaient être très efficaces pour museler la contestation populaire. Lors des bombardements sur Gaza en 2008-2009, les forces de sécurité palestiniennes ont empêché les manifestations en Cisjordanie, et ont dissuadé quiconque de s'attaquer à des objectifs israéliens. Ce qui a fait dire au Général Etats-Uniens Keith Dayton, alors en charge de la formation de ces forces de sécurité, qu'elles pourraient, à terme, « remplacer » les troupes d'occupation israéliennes...

 

Aux Etats-Unis et en Israël, certains ont menacé de couper les vivres à l'AP. Mais dans les deux pays, des voix plus pragmatiques se sont fait entendre : arrêter de subventionner l'AP, c'est prendre le risque de son écroulement, et donc de placer l'Etat d'Israël dans une situation où il devrait, comme avant les Accords d'Oslo, administrer l'ensemble des territoires palestiniens. Le message sous-jacent d'Abbas est, si l'on veut, le suivant : « nous ne pouvons nous contenter du statut quo actuel, qui génère trop de contestation dans nos propres rangs. Mais si vous refusez de relancer les négociations et ranimer la perspective de l'Etat indépendant, alors nous arrêterons de jouer le rôle que vous nous avez assigné et vous devrez prendre vos responsabilités ».   

 

5/ Avant de se décider à présenter sa demande, Abbas avait déclaré, à maintes reprises, qu’il serait prêt à abandonner l’initiative si Israël lui proposait une offre sérieuse. Pourquoi Israël et les Etats-Unis n’avaient-ils pas répondu à cette proposition, alors que maintenant, ils essayent de le dissuader de cette initiative et de reprendre les « pourparlers de paix ». Serait-ce là une erreur stratégique de leur part  ou croyaient-ils à un coup de bluff ?

 

Je pense qu'ils croyaient à un coup de bluff. Et ils n'étaient pas les seuls ! Du côté de la direction palestinienne, certains ont cru, Abbas en tête, qu'il suffirait d'agiter la menace d'une démarche à l'ONU pour que les Etats-Unis fassent un geste. Ils ont été pris à leur propre jeu et ont été contraints d'aller au bout de la démarche, sous peine d'être accusés par la population d'avoir, une fois de plus, reculé sous la pression. Et maintenant ? Rien ne dit qu'Abbas et ses proches ne se rangeront pas à une solution « intermédiaire », afin de ne pas trop froisser Obama, qui proposera probablement un nouveau « round » de négociations. Ce qui nous a été confirmé ces derniers mois, c'est que les Etats-Unis et Israël refusent que les Palestiniens apparaissent comme étant « à l'initiative » : ils ne doivent pas proposer, seulement disposer.

 

6/ Les Etats-Unis avaient clairement signifié qu’ils useraient de leur droit de véto. En optant pour ce choix, ne joueraient-ils pas leur carte relationnelle avec le monde arabe ?

 

Je ne comprends pas comment certains ont pu imaginer que les Etats-Unis n'utiliseraient pas leur veto. Si l'administration Obama ne souhaite pas partir en guerre contre le monde arabe, rien, au cours des trois dernières années, n'a indiqué qu'elle avait l'intention de durcir le ton à l'égard d'Israël. A-t-on oublié qu'en février dernier les Etats-Unis ont mis leur veto à une résolution de l'ONU qui condamnait la colonisation en Cisjordanie ? Les Etats-Unis sont très loin de « lâcher » Israël, a fortiori après avoir perdu un allié régional essentiel, Hosni Moubarak. Je crois qu'il existe des illusions très occidentales sur la prétendue « bonne image » de Barack Obama dans le monde arabe : il soutient Israël, ne s'en est jamais caché, et malgré les évolutions régionales actuelles, il n'y aura pas de rupture dans le politique étrangère des Etats-Unis, a fortiori à un an des élections présidentielles, que personne ne peut gagner, à l'heure actuelle, sans l'affirmation d'un soutien quasi-inconditionnel à Israël. 

 

7/ Cette reconnaissance, même s’il elle n’aboutit pas, ne pensez-vous pas qu’elle place Israël dans une mauvaise posture par rapport à la communauté internationale ?

 

Israël est déjà très isolé sur la scène internationale. Ce mouvement s'est accéléré ces dernières années, à cause notamment des bombardements sur Gaza en 2008-2009 et de l'assaut contre la Flottille en 2010. Les bouleversements régionaux en cours renforcent cet isolement, car il sera de plus en plus dur pour les régimes arabes d'être en décalage avec l'hostilité populaire à la politique israélienne. Ce n'est pas un hasard sur la Turquie a durci le ton à l'égard d'Israël ces dernières semaines. Erdogan a bien compris que si la Turquie voulait jouer un rôle au niveau régional, il fallait qu'elle adopte une posture moins conciliante à l'égard d'Israël. C'est cela qui guide le premier ministre turc, et certainement pas une soudaine sensibilité à l'égard des peuples opprimés. Les Kurdes en savent quelque chose... 

 

Tout cela pour dire que l'isolement croissant de l'Etat d'Israël a largement précédé la démarche d'Abbas à l'ONU. Cette dernière ne fait qu'enregistrer une situation de fait. En réalité, Israël est beaucoup plus inquiet des évolutions régionales actuelles, qui lui ont déjà fait perdre un précieux allié (l’Egypte d’Hosni Moubarak), que du scrutin à l'ONU. Si le gouvernement israélien a tenté de torpiller la démarche d'Abbas, ce n'est pas tant parce qu'il la craint en elle-même que par ce qu'elle révèle ou confirme aux yeux du monde : Israël a de moins en moins d'alliés.

 

8/ Dans cette situation aux multiples enjeux,  qui détient l’atout majeur ?

 

Les cartes sont en grande partie dans les mains des Etats qui continuent de soutenir l'Etat d'Israël sans exiger qu'il se conforme au droit international. Et je ne parle pas seulement des Etats-Unis. Le premier partenaire commercial d'Israël, c'est l'Union européenne. Israël a récemment été admis comme membre de l'OCDE... Derrière les condamnations de principe et les déclarations de bonnes intentions, il y a une politique « réellement menée » qui ne témoigne pas de quelconques exigences vis-à-vis de l'Etat d'Israël. Il faudrait que les partenaires d'Israël sortent enfin de leur duplicité : on ne peut pas, comme le fait la France, voter des résolutions contre la colonisation de la Cisjordanie et, quelques semaines plus tard, acheter des drones en Israël et faire fonctionner le complexe militaro-industriel israélien... Si l'on condamne la politique israélienne, il faut agir pour qu'elle change, par exemple en sanctionnant l'Etat d'Israël tant qu'il ne respectera pas le droit international. 

 

9/Quels seraient les nouveaux rapports de forces  dans les deux cas de figure (réussite ou échec de l’initiative) ?

 

Les rapports de forces ne changeront guère. Nous savons déjà que la Palestine ne sera pas admise aux Nations Unies en raison du veto états-unien. Au mieux, la Palestine accédera au statut d'Etat non-membre. Certains juristes de l'OLP expliquent qu'avec ce statut, la direction palestinienne pourrait traduire des responsables israéliens devant la justice internationale. C'est juridiquement vrai. Mais le feront-ils ? Rien n'est moins sûr ! N'oublions pas que c'est la direction Abbas qui, sous pression des Etats-Unis et d'Israël, a demandé le report de l'examen du rapport Goldstone par le Conseil de Sécurité en octobre 2009. Pourquoi ont-ils fait cela ? Pour continuer d'être considérés comme des partenaires crédibles pour la négociation. D'accord, Abbas a cette fois-ci tapé du poing sur la table. Et après ? Il est revenu en Cisjordanie, et s'il veut aller de Ramallah à Béthléem, il lui faudra une autorisation israélienne... Si Fayyad veut payer les fonctionnaires, il faudra que les Etats-Unis continuent de verser de l'argent à l'AP et qu'Israël assure le transfert des taxes. Et Israël poursuivra la construction des colonies sans que personne ne l’en empêche. C'est aussi à cela que se mesure la réalité des rapports de forces.

 

10/ Certains palestiniens pensent que la résistance est le seul moyen de recouvrer leurs droits fondamentaux et qualifient même cette initiative diplomatique d’escroquerie politique. Qu’en pensez-vous ?

 

Je me garderai bien de donner des leçons aux Palestiniens. Il me semble cependant que l'épisode onusien va accélérer le débat et la refondation stratégiques côté palestinien. Quel que soit le scénario (à l’ONU et dans les rues palestiniennes), les contradictions inhérentes à la position de la direction palestinienne, chargée à la fois du maintien de l’ordre dans les territoires palestiniens et de la représentation des intérêts du peuple palestinien, se renforceront encore un peu plus, de même que la polarisation politique illustrée par les débats relatifs à l’initiative diplomatique de septembre. Et il est peu probable, sur le moyen terme, que l’AP y survive, n’ayant plus aucune perspective politique, même la promesse d’un État, à offrir aux Palestiniens.

 

De plus, la question palestinienne n’est pas une question politique « hors sol » ; elle s’inscrit dans un contexte régional en plein bouleversement : les processus révolutionnaires dans le monde arabe changent progressivement la donne et démontrent chaque jour un peu plus, à ceux qui l’auraient oublié, que la « question palestinienne » est partie intégrante de la « question arabe ». Or une démocratisation du monde arabe pourrait conduire à une résorption du fossé entre la solidarité populaire avec les Palestiniens et l’hostilité historique des dictatures à leur égard, modifiant considérablement les rapports de forces et permettant de sortir du cadre étroit des solutions envisagées depuis une trentaine d’années. Les récents événements en Egypte, consécutifs à l’attaque menée contre les bus israéliens dans le Sinaï et à l’intervention israélienne sur le sol égyptien, sont à cet égard hautement révélateurs. Comme l’a souligné Ali Abunimah, fondateur du site Electronic Intifada, « il semble qu’Israël a – jusqu’à présent – renoncé à un assaut d’ampleur contre Gaza en grande partie grâce aux manifestations en Egypte et à un sentiment plus général qu’Israël « manque de légitimité » pour mener d’autres agressions malgré le soutien diplomatique assuré des États-Unis ». Ce que, jusqu’à présent, aucune force politique palestinienne n’avait pu obtenir…

 

Bref : les enjeux politiques vont bien au-delà du résultat d’un vote de l’Assemblée Générale de l’ONU. L’initiative de l’AP est, paradoxalement, l’un des principaux indices tendant à démontrer que nous assistons bien à la fin d’un cycle, que j’ai déjà eu l’occasion de nommer « parenthèse d’Oslo », au cours duquel la direction palestinienne avait fait le pari d’une solution bi-étatique parrainée par la superpuissance états-unienne. Nul ne peut affirmer avec certitude ce que seront les caractéristiques du nouveau cycle qui s’ouvre, mais il ne fait aucun doute que les Palestiniens tireront les leçons des années Oslo et seront fortement influencés par la tempête qui secoue actuellement le monde arabe.

 

11/ Croyez-vous personnellement à la coexistence de deux Etats, vivant en paix et se respectant mutuellement ? Si oui, comment quelles seraient les conditions requises pour la réussite d’un tel projet ?

 

Je n'y crois guère. La revendication de l’Etat palestinien indépendant a été formulée par la fraction dirigeante de l’OLP dans un contexte d’isolement international et régional, qui l’a amenée à envisager une solution « pragmatique », un « compromis réaliste ». Mais même pour cette fraction dirigeante, l’Etat indépendant n’a jamais été conçu comme une fin en soi, mais comme une étape vers la satisfaction de l’ensemble des droits nationaux des Palestiniens (notamment le droit au retour et le droit à l’autodétermination), vers une solution pour tous les Palestiniens, qu’ils vivent en Cisjordanie, à Gaza, en Israël ou dans les pays dans lesquels ils se sont réfugiés.

 

Dans cette optique, à l’heure des processus révolutionnaires dans le monde arabe, la revendication de l’Etat palestinien indépendant paraît anachronique. Ce que vit actuellement le monde arabe peut être qualifié selon moi, de « deuxième phase des indépendances » : après avoir conquis l’indépendance formelle, c’est-à-dire le départ des autorités coloniales et la conquête de la souveraineté territoriale, les peuples arabes revendiquent aujourd’hui l’indépendance réelle, en se débarrassant de régimes qui demeurent, ou demeuraient, fondamentalement, inféodés aux anciennes puissances coloniales ou aux nouvelles puissances impériales.

 

La revendication de « l’Etat palestinien indépendant » demeure fondamentalement une revendication de type « première phase », dans la mesure où elle implique son acceptation et sa reconnaissance par la puissance coloniale, Israël. Formulée dans le contexte de glaciation régionale consécutif aux guerres de 1967 et de 1973, cette revendication exprimait, en dernière instance, l’adaptation, pour ne pas dire l’intégration, de la question palestinienne à l’ordre régional. A fortiori si on la pense en lien avec le principe de la « non-ingérence dans les affaires intérieures arabes » cher à l’OLP de Yasser Arafat.

 

Il n’y a rien d’étonnant, dans de telles conditions, à ce que l’OLP, puis l’AP, aient mimé les régimes arabes environnants, y compris dans leurs pires excès, et à ce que Mahmoud Abbas, président de l’AP, ait été le dernier dirigeant politique à soutenir ouvertement Hosni Moubarak, après avoir, lors de son discours au congrès du Fatah il y a deux ans, rendu un hommage appuyé à Zine al-Bedine Ben Ali. La direction « historique » de l’OLP, tout comme le projet d’Etat palestinien indépendant, apparaissent de plus en plus en décalage avec les nouvelles générations politiques émergentes et les revendications d’indépendance et de souverainetés économique et politique réelles qui bouleverse la région.

 

Au-delà de la disparition des bases matérielles de l’Etat palestinien et des échecs manifestes de la construction d’une « indépendance » malgré la poursuite de l’occupation, c’est donc la question de l’adaptation du mot d’ordre lui-même qui est posée, tant il est à contretemps des évolutions régionales. Il est aujourd’hui plus que probable, à la lumière des récents événements, que la société palestinienne ne soit pas épargnée par le vent de révolte qui balaie les sociétés arabes. Recompositions politiques, dépassement ou contournement des organisations « traditionnelles » du mouvement national, reformulation de la stratégie et du projet… Autant de développements qui feront, à moyen terme, de la revendication de l’introuvable Etat palestinien une curiosité historique.

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 13:23

La question palestinienne fait de nouveau la « une » de l’actualité. L’occasion de s’interroger sur l’information relative au Proche-Orient. Comment informer sur des questions qui divisent aussi profondément et génèrent tant de passions ? L’information sur le « conflit israélo-palestinien » est-elle nécessairement dépendante des acteurs du conflit, voire outrancièrement propagandiste ? Comment rendre compte d’une situation d’occupation militaire prolongée sans céder aux travers du journalisme de guerre ?

 

« Jeudi d’Acrimed »

Jeudi 20 octobre 2011 à 19 heures
à la Bourse du travail de Paris
3, rue du Château-d’Eau, Paris 10e

Avec
- Benjamin Barthe, journaliste au Monde (desk Proche-Orient), ancien correspondant pigiste à Ramallah (2002-2011), récompensé par le Prix Albert Londres en 2008 pour ses reportages à Gaza. Auteur de Ramallah Dream, voyage au cœur du mirage palestinien (éditions la Découverte) ;
- et Julien Salingue, enseignant et doctorant en science politique, chercheur sur la question palestinienne, auteur d’A la recherche de la Palestine, au-delà du mirage d’Oslo (éditions du Cygne).

 

Plus d'informations sur le site d'Acrimed.

Par Julien Salingue - Publié dans : Infos
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Un roman

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De la beauté des truites

Un avenir éphémère qui ne reviendra pas.

 

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Salomon

 "Apportez-moi une épée", ordonna le roi ; et on apporta l'épée devant le roi, qui dit : "Partagez l'enfant vivant en deux et donnez la moitié à l'une et la moitié à l'autre." Alors la femme dont le fils était vivant s'adressa au roi, car sa pitié s'était enflammée pour son fils, et elle dit : "S'il te plaît, Monseigneur ! Qu'on lui donne l'enfant vivant, qu'on ne le tue pas !" mais celle-là disait : "Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez !" Alors le roi prit la parole et dit : "Donnez l'enfant vivant à la première, ne le tuez pas. C'est elle la mère." Tout Israël apprit le jugement qu'avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu'il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.

Premier Livre des Rois, 3, 24-28.

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