Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 17:20

NB : les chiffres rapportés ici sont une synthèse des différentes statistiques "officielles" d’ONG israéliennes, palestiniennes et internationales, recoupées avec mes propres chiffres et calculs. D'aucuns estiment que certains de ces chiffres "officiels" sont en-deça de la réalité. Pour des informations plus précises sur les conditions de détention, on pourra se reporter à l'entretien que j'ai réalisé avec un détenu palestinien.


4653 : le nombre de prisonniers politiques palestiniens (mai 2012). Rapporté à la population, ce chiffre équivaudrait à près de 70.000 prisonniers politiques en France.

 

Entre 700.000 et 750.000 : le nombre de Palestiniens qui sont passés par les prisons israéliennes depuis juin 1967, soit près de 20% de la population des territoires occupés. (= France : 12 millions)

 

Entre 45 et 50% : la proportion, chez les hommes palestiniens de plus de 18 ans résidant dans les territoires occupés, de ceux qui ont séjourné au moins une fois en prison

 

3000 : le nombre de prisonniers participant au mouvement de grève de la faim en cours (14 mai)

 

77 : le nombre de jours de grève de la faim de Bilal Diab et Thaer Halahleh (toujours en cours le 14 mai)

 

7 minutes : la durée de visite accordée à la famille de Bilal Diab lors du 76ème jour de grève de la faim

 

27 : le nombre de députés palestiniens actuellement emprisonnés, soit près de 20% des parlementaires (= France : 110)

 

218 : le nombre de détenus mineurs (mai 2012), parmi lesquels 33 âgés de moins de 16 ans

 

527 : le nombre de prisonniers condamnés à la perpétuité

 

449 : le nombre de prisonniers condamnés à des peines supérieures à 20 ans (hors perpétuité)

 

67 fois la perpétuité : la condamnation (record) prononcée contre Abdullah al-Barghouti, le 31 novembre 2003.

 

308 : le nombre de prisonniers en détention administrative (sans charge et sans procès, renouvelable à l’infini tous les 6 mois)

 

6 ans : le temps (record) passé en détention administrative par Salim Ayesh, entre 2001 et 2007

 

3 ans et 2 mois : le temps passé à l’isolement par Ahmed Saadat, Secrétaire Général du FPLP (toujours en cours le 14 mai)

 

477 : le nombre de prisonniers libérés lors de la « première étape » de l’échange avec Gilad Shalit. Un échantillon représentatif de la population carcérale :

 - détenus depuis, en moyenne, 14 ans

- 20% d’entre eux détenus depuis plus de 20 ans 

- 172 d’entre eux avaient été arrêtés avant les Accords d’Oslo (1994), 54 durant les « années Oslo » (1994-2000), 251 depuis septembre 2000.

 

470 :  le nombre de Palestiniens arrêtés dans les deux mois qui ont suivi la libération des 477 (18 octobre-18 décembre 2011)

 

9542 : le nombre de Palestiniens de Cisjordanie déférés devant les « tribunaux militaires » israéliens pour la seule année 2010.

 

99.74% : le taux de condamnation de ces « tribunaux militaires » en 2010

 

Par Julien Salingue
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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 22:05
Entretien avec A., incarcéré pendant deux ans et demi
dans les prisons israéliennes

Mai 2012 : A l'occasion de la grève de la faim de près de 3000 prisonniers palestiniens, j'ai choisi de publier un entretien réalisé en 2008 avec un jeune militant palestinien incarcéré pendant deux ans et demi dans les prisons israéliennes. Il donne une idée des conditions d'arrestation et de détention des prisonniers palestiniens. Cet entretien a été publié dans mon livre A la recherche de la Palestine. On trouvera des statistiques précises sur les prisonniers palestiniens en suivant ce lien

Une arrestation ordinaire

Le texte qui suit est issu d’une longue conversation que j’ai eue le 19 avril 2008 au soir avec A, jeune militant palestinien récemment relâché après deux ans et demi de détention dans les prisons israéliennes. Notre discussion a été riche, elle a duré plusieurs heures et j’ai fait le choix, plutôt que de la résumer, de me focaliser sur un moment particulier de son incarcération, la période d’interrogatoire.

Comme souvent lorsque l’on parle de la prison avec d’anciens détenus, notre conversation a été assez chaotique, mon interlocuteur s’interrompant brusquement à de nombreuses reprises, changeant totalement de sujet pour revenir ensuite au cœur de la discussion, se murant dans le silence pendant de longues minutes, perdu dans de désagréables souvenirs, choisissant ceux qu’il allait me raconter et ceux qu’il garderait pour lui. D’après mon expérience, il est assez rare que d’anciens détenus se confient de la sorte. Souvent ils se contentent de dire qu’ils ont été en prison, le nombre de fois où ils y sont allés, le temps qu’ils y ont passé, mais ils entrent rarement dans les détails, notamment ceux des premiers mois.

Les informations relatives aux lieux et aux dates ne seront pas mentionnées dans le texte, pas plus que le nom de mon interlocuteur ou l’organisation à laquelle il appartient. Il s’agit de protéger l’interviewé, qui est de toute évidence loin d’en avoir fini avec les autorités israéliennes. Récemment, plusieurs de ses proches, y compris des membres de sa famille, ont été arrêtés et d’autres convoqués par les services israéliens qui leur ont posé des questions sur les activités de A. depuis qu’il est sorti de prison. Je me contente juste du strict minimum : A. a entre 20 et 30 ans, il vit dans un camp de réfugiés de Cisjordanie, reconnaît avoir appartenu à une organisation armée considérée comme terroriste par l’Etat d’Israël, et affirme ne plus avoir exercé d’activité en son sein depuis sa libération. La conversation a eu lieu à son domicile, dans la nuit du 19 au 20 avril. Nous n’étions que tous les deux.


Comment s’est déroulée ton arrestation ?

Il faisait nuit. J’étais chez moi. J’ai entendu beaucoup de bruit dehors et j’ai compris que les soldats israéliens étaient en train d’encercler le quartier où j’habite. Lorsque j’ai entendu du bruit à la porte, j’ai immédiatement su qu’ils étaient venus pour me chercher. Je me suis rendu tout de suite, sans opposer de résistance, car il était trop tard pour essayer de m’enfuir. Ils étaient plusieurs dizaines. Ils m’ont attaché les mains, bandé les yeux et jeté dans un véhicule. Ils m’ont directement conduit à la prison de …, un lieu réservé aux Palestiniens qui viennent d’être arrêtés et dans lequel se déroulent les interrogatoires, sous la responsabilité du Shabak [acronyme de Shine Beit Klali, « Service Général de la Sûreté » en Hébreu, connu aussi sous le nom de Shin Beit].


Combien de temps es-tu resté là-bas et dans quelles conditions étais-tu détenu ?

J’ai passé trois mois et demi dans cette prison. J’ai été détenu, seul, pendant quatre semaines, dans une cellule minuscule, dans laquelle je ne pouvais même pas m’allonger, ou alors en pliant les jambes. Puis j’ai passé trois semaines, toujours seul, dans une cellule de la même taille, mais avec des murs moins épais, ce qui me permettait d’entendre les détenus des cellules d’à côté et de communiquer avec eux. Enfin je suis resté près de deux mois dans une cellule d’environ 9 m2, dans laquelle nous étions en général 5 ou 6 prisonniers. Dans les cellules il n’y avait rien. Les toilettes, c’était un trou dans le sol avec une arrivée d’eau au-dessus pour nettoyer. C’est tout. Et ce sont des cellules hermétiquement fermées. Il n’y a pas de barreaux, juste une porte avec deux trappes, une pour observer à l'intérieur et l’autre pour faire passer la nourriture.

Durant ces trois mois et demi je ne suis pas sorti une seule fois, même pour une « promenade ». Et comme il n’y avait pas de fenêtre aux cellules, je n’ai pas vu la lumière du soleil pendant toute cette longue période. Je n’ai en fait rien vu d’autre que les cellules, la douche et la salle d’interrogatoire. En effet à chaque fois qu’ils me déplaçaient j’étais menotté et il me bandaient les yeux. En revanche j’ai vu beaucoup de lumière artificielle ! Les lampes sont en effet allumées 24/24h. Parfois j’en avais tellement marre que je mettais du papier toilette imbibé d’eau sur l’ampoule afin de réduire l’intensité de l’éclairage… Mais à chaque fois, très vite, ils me disaient de l’enlever.

Quand je suis arrivé ils m’ont laissé plus d’une semaine sans prendre de douche. Après j’avais le droit à une douche chaque jour, mais en général vers 1 ou 2 heures du matin, quand je dormais. Et pas plus de 5 minutes ! Ils ne m’ont pas donné de vêtements de rechange pendant 3 semaines. Et lorsqu’ils m’en ont apporté, je me suis vite aperçu qu’ils n’étaient pas propres et qu’ils avaient été portés par quelqu’un d’autre : ils sentaient mauvais ! Les serviettes, pour la douche, sentaient très mauvais elles aussi : il y en avait trois ou quatre, par terre, à côté de la douche, qui servaient à tous les détenus de la prison, soit près d’une centaine. Et le savon, lui aussi, sentait horriblement mauvais… Alors je préférais garder les morceaux de savon qu’ils nous distribuaient pour sculpter des petits objets, comme des dominos ou des pièces de jeu d’échecs, et me laver à l’eau.


Que vous distribuaient-ils à part du savon ?

De la nourriture, 3 fois par jour, dégoûtante et en très petite quantité. En général on avait le droit, le matin, à 5 olives et un petit morceau de pain, le midi à de la soupe et l’après-midi une bouillie bizarre au goût atroce. Et puis des œufs. Beaucoup d’œufs. Dégoûtants. Je ne peux plus manger d’œufs aujourd’hui, c’est un trop mauvais souvenir. Les repas étaient distribués vers 6 heures du matin, vers 11 heures puis vers 14 heures. Et après plus rien. Donc en général, on ne mangeait pas le repas du matin et on le mettait de côté pour le soir. Pas de sel, pas de sucre. Nous avons entamé une grève de la faim pour obtenir le droit d’avoir du sucre. Et ce que nous avons obtenu, c’est un petit morceau de mauvais chocolat, un samedi sur deux en général… J’ai passé trois mois et demi dans cette prison : quand je suis entré, je pesais 60 kilos, et quand je suis sorti, 48 kilos. Mieux qu’un régime !

On avait aussi droit à 4 cigarettes chaque jour, qu’ils distribuaient le matin. Pour moi, qui à l’extérieur fumais entre 30 et 40 cigarettes par jour, ça a été très difficile, surtout au début. Mais quand ils m’ont transféré dans la deuxième cellule, celle depuis laquelle je pouvais communiquer avec mes voisins, j’ai réussi à convaincre des prisonniers non-fumeurs de me donner leurs cigarettes. Ce qu’ils faisaient c’est qu’ils les cachaient dans les serviettes, au moment de la douche. Et quand je passais juste après eux, je pouvais les récupérer… On n’avait pas le droit d’avoir du feu pour allumer les cigarettes et donc on devait le demander aux soldats, qui mettaient parfois plus d’une heure avant d'en donner. Mais au bout d’un moment j’ai eu une idée : je roulais du papier toilette très serré pour fabriquer de longes tiges, je l’humidifiais légèrement pour qu’il se consume moins vite et je l’allumais, au bout, avec ma cigarette. Comme ça je pouvais avoir du feu quand je le souhaitais.

Evidemment on n’avait pas le droit aux visites et donc personne ne pouvait rien transmettre de l’extérieur.


Tu dis qu’au bout de quatre semaines tu as été transféré dans une deuxième cellule depuis laquelle tu pouvais communiquer avec tes co-détenus… Comment communiquiez-vous ?

En criant, le plus souvent. Mais généralement les soldats arrivaient et nous disaient de nous taire. Alors on communiquait en tapant sur les murs. Il y a des codes, que l’on apprend très vite car on n’a que ça à faire… Donc on discutait beaucoup, on se racontait nos vies, mais pas trop, car même dans ces cellules il y a des collaborateurs. On discutait de politique, ou d’autre chose…

Durant la période où j’étais dans ma « deuxième cellule », parfois, pour s’amuser et pour passer le temps, on organisait de petits « événements ». Par exemple on se mettait tous, en même temps, à taper du genou contre la porte des cellules, le plus fort possible. Au bout d’un moment les soldats arrivaient et on arrêtait. Ils criaient « Qui a tapé contre sa porte ? ». Et personne ne répondait.

Parfois on jouait au marché. C’était très drôle [sourires]. Comme les cellules étaient alignées, on faisait comme si on tenait chacun un stand. Il y en a un qui criait « Qui veut mes tomates ? », un autre « Qui veut mes pommes de terre ? », un autre « Qui veut mes falafels ? », on marchandait pour échanger nos produits… Tout ça sans se voir, évidemment. Les soldats arrivaient et hurlaient « Silence ! ». Un jour, alors que les soldats étaient là, un détenu a crié « Qui veut mes kalachnikovs ? » [éclats de rire]…  Les soldats n’ont pas trouvé ça drôle du tout et ils l’ont immédiatement envoyé dans une cellule isolée. Mais on a quand même beaucoup ri ce jour-là…


Si je comprends bien, les seules personnes que tu as vues pendant un mois et demi ce sont les soldats qui gardent les cellules et les membres du Shabak qui mènent les interrogatoires. Tu n’as pas vu un médecin, un avocat ?

Tant qu’on est sous la responsabilité du Shabak et à l’isolement, on n’a pas le droit d’être vu par un avocat. Pendant un mois et demi je n’ai donc pas pu en rencontrer. C’est la loi, en Israël. Mes proches avaient contacté un avocat pour s’occuper de mon cas mais il n’a rien pu faire pendant 3 mois et demi. En effet, bien que la loi impose que l’on passe devant un juge, tous les mois, pour que soit reconduite la période d’interrogatoire, c’est par une cour militaire que l’on est jugé. Trois gradés, assis derrière une table, qui se contentent de dire : « Vous appartenez à une organisation illégale, l’enquête vous concernant n’est pas finie, en conséquence nous renouvelons votre détention pour un mois ». Il y a un avocat, commis d’office, mais lui aussi appartient à l’armée israélienne. Autant dire qu’il ne fait rien pour nous défendre… Cela dure quelques minutes et hop, on retourne en cellule pour un mois.

Un médecin ? Oui, on a le droit de voir un médecin. Mais c’est le médecin de la prison et autant dire que la santé des prisonniers de l’intéresse pas. En raison de la mauvaise qualité de l’eau et à cause de mes vêtements sales, j’ai développé une maladie de la peau. J’avais des plaques blanches un peu partout. Donc j’ai demandé à le voir. Il m’a reçu, m’a examiné et m’a dit en souriant que j’étais en bonne santé et que mon problème venait probablement du fait que ma peau était trop exposée au soleil… Le soleil ! Que je n’avais pas vu depuis des semaines… Il m’a juste donné un comprimé d’Acamol [Paracétamol] et m’a renvoyé en cellule. Quand un détenu allait chez le médecin, il avait le droit à un verre d’eau et, s’il semblait vraiment souffrir, à un comprimé d’Acamol. Et rien d’autre. Certains détenus atteints de maladies graves, comme des infections ou des problèmes au foie ou aux reins, ont parfois attendu des semaines avant d’être envoyés à l’hôpital.


Comment se déroulaient les interrogatoires ? Et que voulaient-ils savoir exactement ?

Ils venaient me chercher à deux dans ma cellule, me menottaient, me bandaient les yeux et m’emmenaient dans la salle d’interrogatoire. Là ils me faisaient asseoir et me menottaient les mains et les pieds à la chaise. Puis ils m’enlevaient le bandeau des yeux et il y avait un homme du Shabak, pas toujours le même, avec un dossier, qui me posait des questions. C’était toujours les mêmes questions qui revenaient :

« Etes-vous membre de … ? »
« Comment avez-vous été recruté ? »
« Qui vous a recruté ? »
« Quel est le nom des gens qui faisaient partie de notre groupe ? »
« Avez-vous recruté des gens dans votre groupe ? »
« Connaissez-vous untel ? Et untel ? »
« Avez-vous participé à telle ou telle opération ? »
« Par qui a-t-elle été préparée ? Où ? Quand ? Comment ? … »

Enfin voilà, ce genre de questions. Parfois il leur arrivait de ne pas m’emmener en salle d’interrogatoire pendant des jours et des jours. Je crois que le plus long ça a été deux semaines. Deux longues semaines pendant lesquelles ils ne m’ont rien demandé. Je pensais qu’ils n’avaient plus de questions à me poser… Et peu de temps après j’ai passé 3 jours consécutifs dans la salle d’interrogatoire, pendant lesquels ils n’ont pas arrêté de me poser les mêmes questions. Pendant trois jours j’ai eu les pieds et les mains menottés à une chaise, je n’avais le droit de me lever que pour aller à la douche (5 minutes) et aux toilettes (2 fois par jour).

Alors ils peuvent toujours dire qu’ils ne m’ont pas frappé pour me faire parler. Mais ce genre de méthodes, moi, j’appelle cela de la torture.


Tu n’as jamais été frappé pendant ces trois mois et demi ?

Si tu entends par « être frappé » recevoir des gifles, des coups de poing ou des coups de pied, non. J’ai eu de la chance car ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais en revanche, c’est sûr que pendant les transferts, vers la douche ou vers la salle d’interrogatoire, ils étaient assez brutaux avec moi, en serrant les menottes au maximum, et en me poussant alors que j’avais les yeux bandés.

Et surtout plusieurs fois j’ai été « puni ». Par exemple, ils ne supportaient pas que je fabrique des dominos et des pièces de jeu d’échecs avec le savon. Et comme ils nous fouillaient et qu’ils inspectaient la cellule tous les trois jours, plusieurs fois ils en ont trouvé. Quand j’étais dans la cellule à 6, ils m’ont renvoyé plusieurs fois dans la cellule d’isolement. Pendant une heure, deux heures, parfois plus. Une fois j’ai passé 6 ou 7 heures à genoux, avec les pieds et les poings liés, et c’était vraiment très douloureux. Ils voulaient me dissuader d’essayer de trouver des moyens de passer le temps. Mais je préférais être parfois surpris et puni que de ne rien pouvoir faire dans ma cellule.


Et comment faisais-tu pour passer le temps ?

Le temps, c’est étrange en prison. On n’a évidemment pas de montre, et comme il n’y a pas de fenêtre par laquelle on pourrait voir la lumière du jour, il est difficile de savoir l’heure qu’il est. Le seul moyen qu’on avait pour le savoir, c’est lorsqu’ils apportaient les repas. On savait alors qu’il était à peu près 6 heures, 11 heures ou 14 heures. Quand on n’a rien à faire et qu’on ne sait pas l’heure qu’il est, tout semble tellement long… C’est pour ça que je prenais le risque de fabriquer ces petites choses, pour me distraire.

Prison israélienne
Pendant les deux derniers mois, quand j’étais avec des co-détenus, les choses étaient plus faciles. À plusieurs on s’ennuie moins. On discute, on essaie de trouver des occupations ensemble. Mais à la fin j’en avais tellement marre que j’essayais de dormir le plus possible. Le jour, la nuit, j’essayais de dormir. Mais on avait un problème car la cellule était trop petite pour que l’on dorme tous en même temps : au maximum, en se serrant, seules quatre personnes pouvaient s’allonger et dormir. Donc on se relayait : deux qui discutaient ensemble et quatre qui dormaient. Quand on n’était que cinq, seuls trois dormaient, pour ne pas laisser le cinquième seul.

Mais ces trois mois et demi ont vraiment été très, très longs. Et très durs. Lorsque j’ai fini par voir mon avocat qui m’a dit que j’allais être très bientôt jugé et condamné à deux ans et demi de prison, j’étais heureux de savoir que j’allais quitter cet endroit. Après être passé devant le juge, j’ai été envoyé dans la prison de…, puis dans celle de… J’ai également passé plusieurs mois dans la prison du Négev, dans le désert, où les détenus sont sous la tente et où il fait une chaleur insupportable. Partout les conditions de vie étaient très difficiles. Mais ces trois mois et demi resteront les pires.


A m’a donné bien d’autres détails et raconté de nombreuses autres histoires concernant la suite de sa détention. Puis il s’est brusquement interrompu et m’a montré une vidéo tournée le jour de son retour à la maison, après deux ans et demi d'emprisonnement. A la fin du film il m’a dit : « Il faut que je dorme, maintenant ». Il était alors plus de quatre heures du matin. Cela faisait donc plus de trois heures que nous discutions. Nous nous sommes installés sur des matelas de fortune et il s’est immédiatement assoupi. Juste après m’avoir précisé qu’il préférait dormir la lumière allumée...

Par Julien Salingue - Publié dans : Entretiens
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Mardi 17 avril 2012 2 17 /04 /Avr /2012 08:15
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Dimanche 18 mars 2012 7 18 /03 /Mars /2012 14:48

Intervention lors du colloque

"Israël-Palestine : 3 questions actuelles de droit international" (avril 2011)

 

 

 

Pour mémoire, le programme complet du colloque est disponible ici.

 

Une version écrite de l'intervention est disponible ici.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 15 mars 2012 4 15 /03 /Mars /2012 10:56

Émission "Focus", 12 mars 2012

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 15 mars 2012 4 15 /03 /Mars /2012 10:45

1couv CCMO3 NB : le texte qui suit est la première partie d'un article publié dans l'ouvrage collectif Le Moyen-Orient en marche : perspectives croisées, qui vient de paraître aux éditions du Cygne. À la fin de l'extrait, on trouvera le sommaire du livre. 

 

Depuis la défaite de juin 1967 et avec le déclin du nationalisme arabe, la Palestine a souvent été considérée comme le dernier bastion (ou l’avant-garde) de la lutte anti-impérialiste et anti-sioniste au Moyen-Orient. La résistance maintenue des Palestiniens à l’occupation et à la colonisation israéliennes, de la lutte armée des années 1970 aux initiatives dites de « résistance populaire » (à partir de 2005), en passant par la première Intifada (décembre 1987), a longtemps servi de point de référence aux peuples de la région, orphelins des idéaux nassériens et/ou panarabes.


Les bouleversements que traverse aujourd’hui le monde arabe interrogent cette approche « classique », selon laquelle les populations de la région accusaient un considérable « retard » sur les Palestiniens, ces derniers étant les seuls à avoir échappé au processus de glaciation politique et sociale entamé dans les années 1970. Certains en étaient même allés jusqu’à considérer que le monde arabe n’était plus un acteur de l’Histoire. Un éditorial du Monde expliquait encore, le 19 mars 2011, au sujet de l’expédition militaire en préparation en Libye, ceci : « Il faut associer le monde arabe aux opérations militaires. Il en a les moyens : il dispose de centaines de chasseurs. Il a l’occasion de faire l’Histoire, pas de la contempler »[1].


Sans tomber dans les excès de l’éditorialiste – anonyme – du Monde, force est de constater que le combat palestinien a longtemps joué un rôle de lutte « par procuration » pour des populations dont les dirigeants avaient depuis longtemps abandonné les idéaux nationalistes. Or, depuis quelques mois, ce n’est plus tant le monde arabe qui « regarde » vers la Palestine, mais bien souvent le peuple palestinien qui « regarde » vers le monde arabe : de même que, par exemple, les bombardements sur Gaza en 2008-2009 avaient fait la « Une » des journaux arabes et généré un élan de solidarité avec la population de Gaza dans toute la région, la chute de Ben Ali, puis de Moubarak, ont occupé la « Une » des médias palestiniens et ont suscité chez les habitants des territoires occupés la sympathie, pour ne pas dire l’admiration, à l’égard des peuples tunisien et égyptien.


Cette sympathie n’est pas seulement à appréhender du point de vue de la « solidarité internationale ». Elles expriment en réalité ce que l’échec des idéologies panarabes avait en partie occulté : la conscience d’une communauté de destin chez les peuples de la région, en raison notamment d’une histoire coloniale et postcoloniale commune, quand bien même les récentes histoires nationales auraient divergé. La singularité de la situation palestinienne et sa surexposition politique et médiatique lui ont conféré une place particulière dans les processus d’identification régionaux. Le renversement que nous venons d’évoquer confirme ce phénomène qui traduisait, en premier lieu, l’aspiration maintenue des peuples de la région à plus de dignité, de justice et de libertés. Avec l’irruption visible des peuples arabes sur la scène politique, les Palestiniens sortent de l’isolement, et semblent en avoir conscience. 


S’agit-il pour autant d’un réel renversement de perspective ? En d’autres termes, les bouleversements en cours peuvent-ils contribuer à ce qu’une reconfiguration de la question palestinienne s’opère ? C’est à ces questions que je tenterai de répondre dans cette étude, en trois temps : tout d’abord, en rappelant que la question de Palestine fut, après la création de l'État d’Israël, une question arabe ; ensuite, il conviendra d’interroger l’autonomisation progressive de la question palestinienne avant, dans un dernier temps, de mesurer les premiers effets visibles, sur la scène palestinienne, du processus révolutionnaire en cours.


La question de Palestine : une question arabe


L’histoire récente nous fait souvent oublier que la question palestinienne (lutte pour la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens) a d’abord été la question « de Palestine » (lutte pour la libération de la terre de Palestine) et, à ce titre, une question arabe. Les États arabes ont refusé la partition de 1947 et plusieurs d’entre eux ont été en guerre contre Israël à 3 reprises (1948, 1967, 1973). Lorsqu’en 1964 la Ligue des États Arabes soutient la création de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), ce n’est pas tant pour permettre aux Palestiniens de se doter de leur propre représentation que pour réaffirmer le leadership des États arabes pour tout ce qui touche à la question de Palestine.


Le premier Conseil National Palestinien (CNP, « parlement » de l’OLP), se réunit à Jérusalem en mai 1964 sous l’étroite surveillance des régimes arabes, notamment de l'Égypte et de la Jordanie. Ahmad Choukeyri, à la tête du premier Comité Exécutif de l’OLP (CEOLP), est une personnalité relativement consensuelle auprès des régimes arabes, qui précise, dans son discours inaugural, ce qui suit : « la création de l’entité palestinienne dans la cité de Jérusalem ne signifie pas que la rive occidentale du Jourdain fasse sécession de la Jordanie. Nous voulons libérer notre patrie qui s’étend plus loin, à l’Ouest. En aucune façon nous ne menaçons la souveraineté jordanienne car cette terre a été, tout au long de l’Histoire, le refuge d’une même nation et n’a formé qu’une seule patrie »[2]. Une véritable lutte s’est déroulée, dans les années 60, pour que la question de Palestine soit prise en charge par les Palestiniens eux-mêmes. Ce fut la raison d’être du Fatah, fondé en 1959. Les fondateurs du Fatah en effet déduisent de la débâcle de 1948 et de l’incapacité des régimes arabes à libérer la Palestine, la nécessité d’une prise en charge autonome de la question palestinienne. C’est ce que certains ont nommé la « palestinisation » de la lutte[3], qu’on entendra ici comme le projet de réappropriation par les Palestiniens eux-mêmes d’une cause considérée comme confisquée par les régimes arabes. Pour le noyau dirigeant du Fatah, les États arabes sont incapables de mener à bien la lutte pour la reconquête de la Palestine car ils la subordonnent à leurs intérêts et objectifs propres et l’ont, de fait, reléguée au second plan.

 

Le Fatah récuse le mot d’ordre en vogue dans les milieux panarabes : « l’unité arabe conduira à la libération de la Palestine ». Ils rendent même responsables les régimes arabes de la défaite de 1948, affirmant par exemple que l’intervention des armées arabes « a échoué car les états arabes ont écarté les forces vives palestiniennes de la bataille en suspendant leurs activités armées révolutionnaires »[4]. Dans la rhétorique du Fatah, la prise en charge de la question palestinienne par les régimes arabes n’est donc pas seulement une erreur, mais un obstacle à la libération de la Palestine. D’où la nécessité d’établir un mouvement palestinien autonome, émancipé de toute tutelle arabe, avec ses propres structures, son propre programme, sa propre direction et ses propres instances de décision. La défaite de juin 1967 donne un écho conséquent au discours du Fatah, qui prendra le contrôle de l’OLP en 1968-69 autour du mot d’ordre de la palestinisation. La guerre de 1973, par laquelle les États arabes indiquent qu’ils n’entendent plus reconquérir militairement la Palestine, confortera les positions du Fatah et le processus de palestinisation qui accompagne la désarabisation du combat pour la Palestine. En effet, l’autonomie acquise par le mouvement national palestinien est aussi le reflet du désengagement des États arabes dans le combat contre Israël, facteur déterminant de la glaciation politique régionale a partir des années 1970. 

 

Une autonomie palestinienne relative

 

L’autonomie ainsi acquise est cependant à relativiser.

 

Tout d’abord, le Fatah (et l’OLP) sont dépendantes financièrement des régimes arabes. Dès le début des années 1960, le mouvement de Yasser Arafat, qui prônait la lutte armée, a frappé aux portes des argentiers arabes : en 1962, Abu Jihad se rend en Algérie où il rencontre les dirigeants du FLN qui l’assurent de leurs dispositions à soutenir le Fatah. La Syrie et l’Iraq baathistes accepteront eux aussi d’apporter un soutien matériel au mouvement et d’héberger des camps d’entraînement. Le Fatah entend jouer sur les contradictions internes au monde arabe en s’appuyant, dans le cas de l’Iraq et de la Syrie, sur des régimes en compétition avec l'Égypte nassérienne, a fortiori depuis l’échec de la République Arabe Unie. Cette politique conduira Yasser Arafat à solliciter certains de ses proches pour qu’ils recherchent le soutien financier de l’Arabie Saoudite. En 1964, le leader du Fatah missionne Khalid al-Hassan pour établir un contact direct avec les autorités saoudiennes, en l’occurrence le ministre du Pétrole Ahmad Zaki Yamani. Ce dernier organisera une entrevue entre Arafat et le Roi Faysal, qui offrira une somme d’argent considérable au Fatah.

 

Dépendant des financements et du soutien matériel étrangers, notamment arabes, le mouvement se place dans une situation doublement contradictoire avec sa revendication d’autonomie. En premier lieu, le soutien matériel est subordonné aux jeux d’alliances régionaux : la fragilité de ces alliances place le Fatah dans une situation de précarité extrême. C’est ainsi que plusieurs décennies plus tard, ce « péché originel » du Fatah aura des répercussions considérables lorsque Yasser Arafat apportera son soutien à Saddam Hussein lors de la première Guerre du Golfe, provoquant une véritable hémorragie financière de l’OLP. En second lieu, les pays « donateurs » exigent d’avoir un droit de regard sur les activités du Fatah. C’est ainsi que l’Iraq, puis la Syrie, préféreront rapidement, après avoir tenté à plusieurs reprises d’interférer dans les affaires internes du Fatah, susciter la création de mouvements « palestiniens » qui leur sont en réalité inféodés, afin de peser au sein de l’OLP.


Un second élément renforce le caractère subalterne de l’autonomie revendiquée par le Fatah (et dont héritera l’OLP) : c’est le principe de « non-ingérence palestinienne dans les affaires intérieures arabes ». Pensé comme la logique et juste contrepartie de la revendication de l’autonomie du mouvement palestinien et donc de la « non-ingérence arabe dans les affaires intérieures palestiniennes », ce principe s’avère en réalité être, lui aussi, une faiblesse structurelle majeure du Fatah, qui aura de tragiques conséquences, en Jordanie puis au Liban. L’idée de la non-ingérence est en effet doublement paradoxale :


- elle trace un trait d’égalité, avec le principe de réciprocité, entre des entités étatiques constituées et un peuple en exil… dans ces entités. Toute activité politique palestinienne au sein des États abritant des réfugiés peut être considérée par ces États comme une ingérence au sein de leurs affaires intérieures. En revendiquant le principe de non-ingérence, le Fatah offre des arguments à des régimes potentiellement hostiles et s’interdit, a priori, d’influer sur la politique des États dans lesquels vivent la majorité des Palestiniens.


- elle sous-entend que les Palestiniens pourraient conquérir une place dans le dispositif étatique arabe sans que celui-ci ne subisse de bouleversement majeur ou, plus précisément, sans que les organisations palestiniennes ne prennent en charge tout ou partie du combat contre des régimes autoritaires, conservateurs, voire réactionnaires. Cette analyse contestable sera source de débats et de tensions avec les futures organisations de la gauche palestinienne.


Le principe de non-ingérence renforce le caractère subalterne, voire contradictoire, de l’autonomie revendiquée par le Fatah. Il indique que, malgré une rhétorique très critique à l’égard des régimes arabes, le mouvement n’entend pas entrer en confrontation directe avec eux. Conscients de leur faiblesse numérique et militaire, les dirigeants du Fatah comptent sur le soutien des États arabes dans la lutte pour la libération de la Palestine. La dépendance à l’égard des États arabes est assumée, elle participe du positionnement paradoxal du Fatah et le l’OLP dans le contexte politique et social régional à partir des années 1970. Ce positionnement paradoxal et le caractère structurellement subalterne de l’autonomie palestinienne marquera durablement le mouvement national palestinien. Si la question de Palestine est progressivement devenue une question palestinienne, elle n’en est pas moins demeurée une question intégrée au dispositif régional. A l’heure où ce dernier est en train de vaciller, rien de surprenant dans le fait que les coordonnées de la question palestinienne soient amenées à être rapidement bouleversées. 

 

Les premières répercussions du processus révolutionnaire

 

(...)

 

 

Présentation et sommaire complet de l'ouvrage

 

Les mouvements de protestation contre les régimes autoritaires qui s'élèvent dans tous les pays arabes donnent à voir un autre visage des mondes arabes jusqu'ici nié dans un amas de clichés nauséabonds. De l'inadéquation supposée entre islam et démocratie, au besoin inventé des peuples arabes d'être dirigés par un leader, ces stéréotypes sont aujourd'hui visiblement balayés par des processus qui ont en réalité mûri depuis le mouvement de la Nahda au XIXe siècle.


Si la métaphore du « printemps arabe » renvoie justement à cette idée d'une renaissance, elle cantonne aussi, le temps d'une saison, un mouvement qui promet de s'étendre sur un temps long. Aussi, parler de « printemps arabe » pour qualifier cette lame de fond semble quelque peu inapproprié. D'autant qu'il ne saurait y avoir un « printemps arabe », mais des « printemps arabes » protéiformes, tributaires de particularismes historiques, de systèmes politiques, de tissus sociaux propres à chacun des pays. D'ailleurs les « printemps arabes » sont loin de n'être qu'arabes... et montrent, à ceux qui en douteraient encore, que le peuple est un acteur politique, économique et social à part entière. Comment s'est construite cette prise de conscience et sur quels particularismes repose-t-elle ?


En abordant ce phénomène dans ces aspects juridiques, historiques, politiques, économiques et sociaux, ce cahier – qui s'inscrit dans une série de trois opus consacrée aux révolutions arabes – propose quelques études de cas réalisées à chaud.


Qu'elles soient entamées, maîtrisées, ou figées, ces révolutions promettent, avec des temporalités et selon des modalités différentes, des bouleversements structurels majeurs que tous doivent désormais intégrer dans leur appréhension de la région. Le Moyen-Orient, jusqu'ici perçu comme une région sclérosée, est bel et bien en marche...

 

Introduction

 

L'élection de l'Assemblée Nationale Constituante en Tunisie : où en est-on?

Meriem Ben Lamine

 

Egypte: une révolution politique inachevée

Clément Steuer

 

Fin de partie pour le président yéménite Ali Abdallah Saleh

David Rigoulet-Roze

 

La révolution syrienne prendra t-elle le chemin de Damas?

Manon Nour Tannous

 

Les révolutions arabes et le CCG: entre déni et contre-feux

Maxellende Lebras et Heike Thee

 

Le mouvement de protestation au Kurdistan irakien

Arthur Quesnay

 

Le Liban au miroir du "printemps arabe" : anciens pouvoirs et nouveaux paradigmes

Daniel Meier et Giacomo Galeno

 

Processus révolutionnaire dans le monde arabe et question palestinienne

Julien Salingue

 

L'ouvrage peut être commandé par votre libraire; il est également disponible sur les divers sites internet de vente de livres.

 



[1]  C’est moi qui souligne. Notons ici que ces propos font écho au (tristement) célèbre discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, prononcé le 26 juillet 2007, dans lequel le Président français déclarait notamment : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ».

[2] Cité par Xavier Baron, Les Palestiniens : Genèse d’une nation, Seuil, Paris, 2003, p. 76.

[3] Jean-François Legrain, "Palestine, de la terre perdue à la reconquête du territoire", Cultures & Conflits n° 21-22 (1996), pp.171-221.

[4] Yezid Sayigh, Armed Struggle and the Search for State : The Palestinian National Movement (1949-1993), Oxford University Press, 1998, p. 89. 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 11:14

Tribune publiée, sous le titre "Un colloque sur l'apartheid en Israël à nouveau censuré",

dans Le Monde daté du 25 février

 

Le CRIF et le Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme sont coutumiers des attaques contre toute expression d’idées ne se conformant pas à leur position de soutien inconditionnel à Israël : campagnes contre France 2, son journaliste Charles Enderlin et l’émission « Un Œil sur la planète », protestation contre la diffusion par Canal + de la série « Le Serment », pressions sur l’ENS pour interdire une conférence de Stéphane Hessel… Cette fois, le CRIF et le BNVCA ont appelé la Présidence de l’Université Paris 8 à annuler un colloque intitulé « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël, un État d'apartheid ? », que Paris 8 avait préalablement autorisé et financé à hauteur de 2500 euros.  

 

Le CRIF se dit « particulièrement heurté » que soit discutée la pertinence du concept d’apartheid pour Israël et considère que « le thème du boycott » d’Israël (BDS) est illégal. Le colloque serait discriminatoire, illicite et pourrait provoquer des « troubles à l'ordre public ». Le BNVCA va plus loin en dénonçant « un colloque [qui] procède de la pire propagande palestinienne qui depuis 11 ans, incite à la haine de l'Etat Juif ». Le site du CRIF a même mis en ligne des (pseudo) bios des intervenants, dans une logique maccarthyste.

 

En notre qualité d’intervenants à ce colloque, et malgré nos opinions diverses quant aux thématiques abordées, nous nous insurgeons contre ces accusations graves, et contre le manque de courage de la Présidence de Paris 8 qui, en retirant son autorisation, a porté une lourde atteinte à la liberté d’expression, établissant un dangereux précédent. Des chercheurs ne pourraient plus présenter leurs travaux dans une université, au motif que le thème de leurs recherches serait « sensible » ?

 

Selon la Cour européenne des droits de l’homme, « la liberté d’expression vaut non seulement pour les “informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent ». La Cour a de plus tracé la frontière séparant critique d’Israël et antisémitisme en établissant la distinction entre la « critique politique ou idéologique du sionisme et des agissements de l’Etat d’Israël », qui est protégée, et la « diffamation raciale » ou « l’incitation à la haine », qui sont condamnables. C’est cette distinction fondamentale que le CRIF et le BNVCA veulent voir s’estomper afin de faire taire toute critique d’Israël. Les sujets abordés au colloque peuvent donner lieu à polémiques, mais il ne suffit pas que des associations partisanes les décrètent « choquantes » ou « illégales » pour les exclure du débat public.

 

La question de savoir si le terme « apartheid » est pertinent pour qualifier les pratiques d’Israël n’est pas nouvelle. En 2007, le Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en territoire palestinien occupé, John Dugard, concluait que « les deux régimes ont beau avoir leurs différences, les lois et les pratiques israéliennes dans le territoire palestinien occupé rappellent indubitablement certains aspects de l’apartheid ». La question n’est pas davantage un tabou en Israël. Dès 2002, Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël auprès de l’UE, condamnait la « stratégie “sud-africaine” » d’Ariel Sharon, tandis qu’un éditorial du quotidien Haaretz évoquait, en janvier dernier, un « glissement sur la pente de l’apartheid ». La problématique posée par le colloque s’inscrit donc dans un débat légitime, en cours sur le plan international.

 

Devrait-on en outre s’abstenir de discuter de la campagne de boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) visant Israël, lancée en 2005 par un ensemble d’ONG ? Selon le CRIF cette campagne serait illégale, ce qui interdirait d’en parler dans un colloque. Si en France certaines décisions de justice ont condamné des actions de boycott, le CRIF omet de préciser qu’un récent courant jurisprudentiel s’est prononcé en sens contraire : « Dès lors que l’appel au boycott des produits israéliens est formulé par un citoyen pour des motifs politiques et qu’il s’inscrit dans le cadre d’un débat politique relatif au conflit israélo-palestinien, débat qui porte sur un sujet d’intérêt général de portée internationale, l’infraction de provocation à la discrimination fondée sur l’appartenance à une Nation n’est pas constituée. »

 

Il est dès lors difficile de concevoir en quoi la discussion de ces sujets serait de nature à « troubler l’ordre public ». On est pour le moins surpris que la Présidence de Paris 8 ne se soit pas posée en garante de la liberté d’expression et donne du crédit aux accusations du CRIF et du BNVCA, qui font planer la menace de « troubles » qu’ils semblent appeler de leurs voeux. Pour la préservation d’un espace de débat démocratique, il serait déplorable qu’une institution universitaire comme Paris 8 cède aux intimidations d’associations s’érigeant en censeurs.

 

François Dubuisson (Professeur de Droit international à l’Université Libre de Bruxelles), Ivar Ekeland (Président honoraire du Conseil Scientifique de l’ENS et de l’Université Paris-Dauphine), Julien Salingue (Enseignant à l’Université d’Auvergne), et 9 autres intervenants au colloque. 

 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/24/un-colloque-sur-l-apartheid-en-israel-a-nouveau-censure_1648057_3232.html

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 14:28

À l’attention de Pascal Binczak, Président de l’Université Paris VIII

 

Monsieur le Président,

 

Nous tenons par la présente à vous faire part de notre consternation suite à votre décision de retirer l’autorisation que vous aviez préalablement accordée à la tenue du colloque « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël : un État d’apartheid ? », qui devait se tenir les 27 et 28 février prochains dans votre établissement.

 

Cette décision nous semble particulièrement grave puisqu’elle met en péril la liberté d’expression et les libertés académiques. Les motifs que vous invoquez, et notamment le risque de « troubles à l’ordre public », ne nous semblent guère convaincants au regard des implications de votre décision.  

 

Nous avons en effet appris que la direction de l’Université avait pris connaissance du programme du colloque et de la liste des intervenants avant de donner son accord, et que le Fonds de Solidarité et de Développement des Initiatives Étudiantes avait même attribué une subvention de 2500 euros à l’initiative.

 

C’est donc bien suite à des pressions, voire des menaces venues de l’extérieur que vous avez décidé de faire machine arrière. Cela nous semble particulièrement préoccupant : l’Université doit-elle se soumettre aux pressions politiques, de quelque ordre qu’elles soient ? N’est-ce pas précisément sa fonction que de permettre que les libertés académiques puissent s’exercer dans les meilleures conditions ?

 

Nous ne partageons pas nécessairement les vues et les objectifs du colloque des 27 et 28 février. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui est en jeu est en effet le droit de mettre en débat dans l’espace public, en l’occurrence dans ce lieu symbolique qu’est l’Université, des travaux et des opinions qui méritent d’être entendues et qui ne sont en aucun cas répréhensibles d’un point de vue légal.

 

Que le CRIF ne souhaite pas que certaines positions soient défendues est une chose. Qu’une institution universitaire cède à la pression et aux menaces en est une autre. Imaginerait-on un colloque sur le Tibet annulé au motif que des représentants officiels ou officieux du gouvernement chinois menaceraient de troubler l’événement ?

 

Monsieur le Président, il n’est pas trop tard pour reconsidérer votre décision. Ce serait au contraire tout à votre honneur de revenir à votre position initiale en permettant à ce colloque de se dérouler dans votre établissement, dont chacun mesure le précieux héritage, et de refuser de céder aux injonctions des adversaires de la liberté d’expression.

 

Pour signer la lettre ouverte, écrire à censurecolloqueparis8@gmail.com.

 

La liste des 100 premiers signataires est disponible en cliquant ici.

 

Le programme du colloque est disponible en suivant ce lien.

 

PS (21 février) : 200 signataires supplémentaires, dont la liste est disponible en suivant ce lien.

 

PPS (22 février) : 200 nouveaux signataires, dont la liste est disponible en suivant ce lien.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 17:29

Sous la pression (entre autres ?) du CRIF, la direction de l'Université Paris 8 a décidé de retirer l'autorisation qu'elle avait accordée à l'organisation du colloque "Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël, un État d'apartheid ?", prévu les 27 et 28 février prochains. Le programme de cette initative est consultable en suivant ce lien.

 

Le colloque présenterait, selon l'Université, des risques de "troubles à l'ordre public". Le CRIF parle lui, avec son sens habituel de la nuance, de "provocation à la discrimination nationale, raciale ou religieuse". Afin que chacun puisse mesurer l'étendue des troubles et des provocations, je publie ci-dessous les deux résumés des interventions que j'ai préparées pour le colloque. 

 

(On pourra également se reporter à ma tribune sur Médiapart.)

 

 

1) L’administration civile de l’apartheid 

 

Juin 1967. Après la guerre des 6 jours, Israël occupe l’ensemble de la Palestine. Les habitants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se retrouvent, de facto, sous administration israélienne. Une administration militaire des territoires occupés est mise en place, qui va régir la vie quotidienne des Palestiniens au moyen d’ordres militaires. Officiellement nommé « Administration civile » en 1981, le gouvernement militaire n’a toujours pas, à l’heure actuelle, été dissous. Il continue d’émettre des ordres qui ont force de loi et qui peuvent, le cas échéant, conduire les Palestiniens à être jugés et condamnés par des tribunaux militaires israéliens. Pour la seule année 2010, 9542 Palestiniens ont été déférés devant ces tribunaux, avec un taux de condamnation de 99.74%.

 

Les colons israéliens, bien que résidant eux aussi en Cisjordanie, ne sont pas sujets aux mêmes lois et réglementations. Divers mécanismes juridiques leurs permettent en effet d’échapper aux ordres et aux tribunaux militaires, et de ne répondre qu’aux lois et à la justice civile israéliennes, moins contraignantes et plus respectueuses des droits de la défense. Coexistent donc, au sein d’un même territoire, deux systèmes judiciaires qui traitent de manière différenciée les habitants de Cisjordanie en fonction de critères ethnico-religieux. Comment est organisé ce système discriminatoire ? Comment se manifeste-t-il au quotidien ? Dans quelle mesure est-il l’expression de pratiques pouvant être assimilées à une politique d’apartheid ?

 

 

 

2) La résistance palestinienne : focus sur la résistance « populaire »

 

Depuis septembre 2000 et le début de ce que l’on a nommé « deuxième Intifada », l’approche dominante dans l’appréhension du conflit opposant l’Etat d’Israël au peuple palestinien est celle du « cycle de la violence » : les violences des uns succèderaient aux violences des autres, l’enjeu majeur serait donc la rupture du « cycle opération armée israélienne/représailles palestiniennes » (ou l’inverse). Ainsi se succèdent, de manière cyclique également, les appels à « l’arrêt des violences », posé comme préalable au dialogue en vue d’hypothétiques négociations entre les deux parties.

 

La confusion entre « violence » et « action militaire ponctuelle » occulte l’essentiel de la violence infligée par Israël au peuple palestinien : celle de l’occupation militaire, continue depuis juin 1967. Effet de miroir, la résistance palestinienne est appréhendée en étant amputée de l’essentiel : le combat quotidien contre l’arbitraire de l’administration coloniale. Cette invisibilisation de leur lutte a conduit les Palestiniens à envisager, au cours de leur histoire récente, des moyens d’action complémentaires afin de rompre leur isolement et de renverser un rapport de forces largement défavorable.

 

Depuis quelques années la thématique de la « résistance non-violente » occupe une place substantielle dans le champ politique palestinien et dans le mouvement international de solidarité. Dans quelle mesure la « résistance non-violente » est-elle en rupture avec les formes passées de la lutte palestinienne ? La « non-violence » revêt-elle la même signification pour les Palestiniens et pour ceux qui affirment les soutenir dans leur combat ? En dernière analyse, l’apparent développement de la non-violence traduit-il une réorientation stratégique de la lutte ou un changement tactique pour conquérir une légitimité ?

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 10:54

Une fois n'est pas coutume, je ne suis pas l'auteur du texte qui suit. Il s'agit d'un extrait d'un récent rapport de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée Nationale (présidée par l'UMP Lionnel Luca), portant sur la "géopolitique de l'eau". Ce long rapport (téléchargeable en intégralité ici), déposé par le député PS Jean Glavany, propose d'intéressants développements, entre autres, sur la question de l'eau au Moyen-Orient [1]. On peut y lire, dans "l'encadré numéro 3" (page 130, reproduit en intégralité ci-après), que "le Moyen-Orient est le théâtre d'un nouvel apartheid".

 

L'intérêt de ce document est, selon moi, qu'il émane de parlementaires peu suspects d'hostilité aveugle à l'Etat d'Israël, et qu'il confirme néanmoins ce que nombre de journalistes, de chercheurs et de militants affirment depuis de longues années au sujet de la politique israélienne. Extraits :

 

"Mise en place en 1948 par le premier ministre F. Malan, l'apartheid a vu le développement différencié des groupes ethniques en Afrique du Sud pendant un demi siècle. Cette politique consistait à la fois en une ségrégation raciale et spatiale (cloisonnement des populations noires et "coloured" dans des espaces confinés appelés bantoustans) mais aussi en une ségrégation citoyenne, les libertés d'une partie de la population (restriction du droit d'aller et venir, du droit de se rassembler dans les lieux publics, violences policières) étant bafouées. L’odieux régime de l’apartheid a pris fin en Afrique du Sud au début des années 90, avec la libération de Nelson Mandela et des prisonniers politiques, le compromis courageux entre M. de Klerk et Mandela et les premières élections libres de 1994 confiant massivement le pouvoir à l’ANC African National Congress, le parti de Mandela.

 

Bien sûr, comparaison n'est pas forcément raison : la Palestine n'est pas l'Afrique du Sud, et les années 2010 ne sont pas celles d'avant 1990. Pourtant, il est des mots et des symboles qui par leur force peuvent avoir une vertu pédagogique.


Or, tout démontre, même si bien peu nombreux sont ceux qui osent employer le mot, que le Moyen-Orient est le théâtre d’un nouvel apartheid.

 

La ségrégation y est raciale mais comme on n’ose pas le dire, on dira pudiquement « religieuse ». Pourtant, la revendication d’un état « Juif » ne serait-elle que religieuse ?

 

La ségrégation est spatiale également : le mur élevé pour séparer les deux communautés en est le meilleur symbole. La division de la Cisjordanie en trois zones, A, B et C en est une autre illustration :

 

L’armée israélienne a transféré à l’Autorité palestinienne la responsabilité des affaires civiles, c’est-à-dire la fourniture de services à la population, dans les zones A et B. Ces deux zones, qui contiennent près de 95 % de la population palestinienne de Cisjordanie, ne représentent que 40 % du territoire. La zone C reste entièrement placée sous l’autorité de l’armée israélienne. Cette zone représente 60 % du territoire de la Cisjordanie, avec toutes les réserves foncières et l’accès aux ressources aquifères, ainsi que toutes les routes principales.

 

La ségrégation est aussi hautaine et méprisante (« ces gens-là ne sont pas responsables »…répètent à l'envie certains responsables israéliens), vexatrice et humiliante (les passages aux check point sont restreints ou relâchés sans prévenir) voire violentes (la répression des manifestations fait régulièrement des morts…).

 

C’est donc bien d’un « nouvel apartheid » qu’il s’agit.

 

Et dans cette situation, l'eau est ainsi un élément particulier du conflit entre Palestiniens et Israéliens, au point qu’elle constitue le « 5ème volet » des accords d'Oslo. La Déclaration d’Oslo du 13 septembre 1993 reconnaît les droits des Palestiniens sur l’eau en Cisjordanie. L’accord intérimaire de Taba du 28 septembre 1995 prévoit un partage des eaux jusqu’à la signature d’un accord permanent. Mais ce partage est incomplet : il ne porte que sur les aquifères ; le Jourdain en est exclu, les Palestiniens n’y ayant plus accès. Ensuite il gèle les utilisations antérieures et ne répartit que la quantité d’eau encore disponible, c’est dire 78 mètres cubes de l’aquifère oriental. Il est donc très défavorable aux Palestiniens qui n’exploitent que 18 % des aquifères ; soit 10 % de l’eau disponible sur le territoire.

 

C’est pourquoi sans règlement politique global, on voit mal comment ce qui est devenu un véritable "conflit de l'eau" pourrait trouver une solution.

 

Quelles sont donc les caractéristiques de ce « conflit de l'eau » ? Du point de vue « hydrique », il concerne avant tout le fleuve Jourdain, où sont réunis tous les éléments prompts à déclencher une « crise de l'eau » : depuis le début du conflit, guerre après guerre, les « extensions territoriales » d'Israël, qu'on le veuille ou non, s’apparentent à des « conquêtes de l'eau », que ce soit des fleuves ou bien des aquifères.

 

Or, l'eau est devenue au Moyen-Orient bien plus qu'une ressource : c'est une arme.

 

Pour comprendre la nature de cette « arme » au service de ce « nouvel apartheid », il faut savoir, par exemple, que les 450 000 colons israéliens en Cisjordanie utilisent plus d’eau que 2,3 millions de Palestiniens.

 

Sachons aussi entre autres multiples exemples que :

 

- la priorité est donnée aux colons en cas de sécheresse en infraction au droit international ;

 

- le mur construit permet le contrôle de l’accès aux eaux souterraines et empêche les prélèvements palestiniens dans la « zone tampon » pour faciliter l’écoulement vers l’ouest ;

 

- les « puits » forés spontanément par les Palestiniens en Cisjordanie sont systématiquement détruits par l’armée israélienne ;

 

- à Gaza les réserves d’eau ont été prises pour cible en 2008-2009 par les bombardements.

 

- et comme les zones A et B ne sont pas d’un seul tenant, mais fragmentées en enclaves entourées par des colonies israéliennes et par des routes réservées aux colons, ainsi que par la zone C, cette configuration entrave le développement d’infrastructures performantes pour l'approvisionnement en eau et l'évacuation des eaux usées. La plupart des Palestiniens résident dans les zones A et B, mais les infrastructures dont ils dépendent se trouvent dans la zone C ou la traversent. Les déplacements des Palestiniens dans la zone C sont limités ou interdits ; l’armée israélienne autorise rarement les travaux de construction ou d’aménagement. On peut citer plusieurs exemples de stations d’épuration programmées par le ministère palestinien de l’Eau et qui sont « bloquées » par l’administration israélienne.

 

Les Israéliens reprochent aux Palestiniens l’existence de puits non contrôlés responsables de pompages excessifs et d’une salinisation des aquifères. Ils citent l’exemple de Gaza où l’aquifère est en passe d’être perdu. Ils reprochent également l’absence de traitement des eaux. Seuls 31 % des Palestiniens sont raccordés. Mais le Comité n’a approuvé que 50 % des projets palestiniens, avec d’énormes retards, alors que son autorisation doit encore être suivie d’une autorisation administrative pour la zone C. L’appropriation des ressources par les colonies et par le tracé du mur est également troublant. La surexploitation des aquifères est avérée.

 

Les Israéliens se fondent sur la théorie de la première appropriation pour défendre leurs droits et refusent toute gestion partagée dans une vision sécuritaire de l’eau. Israël propose des solutions, parfois intéressantes, mais où il garderait la maîtrise de l’eau. Il a semblé à la mission que le pays préférerait abandonner les aquifères, en finissant de développer le dessalement, plutôt que de mettre en place une gestion partagée. Il n’y aura pas de partage de l’eau sans solution politique sur le partage des terres.

 

Pourtant, un comité conjoint sur l’eau (Water joint committee) a été créé par les accords d’Oslo II. Il a compétence pour toutes les questions d’eau relative aux seuls Palestiniens sur le territoire de la Cisjordanie. Ce n’est donc pas un organisme de gestion partagée et encore moins de bassin. Il fonctionne en outre sur le mode du consensus ce qui donne de facto un pouvoir de veto à Israël."

 

 

[1] Sur la question de la gestion de l'eau dans les territoires palestiniens, on pourra également se reporter au rapport d'Amnesty international publié en octobre 2009.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 09:00

Entretien publié le 15 novembre 2011

 

1.Beaucoup d’analyses imputent l’échec du projet d’un Etat Palestinien indépendant à la violation des accords d’Oslo par la partie israélienne. Pour votre part, vous considérez que cet échec est la résultante de la logique d’Oslo et de la volonté de construire un appareil d’Etat sans Etat malgré la réalité de l’occupation. Pourriez-vous étayer ?

 

Il ne s’agit bien évidemment pas de nier les responsabilités israéliennes dans l’échec de ce que certains osent encore appeler « processus de paix ». Après la signature des accords d’Oslo, la colonisation s’est accélérée, les checkpoints se sont multipliés, et la partie israélienne n’a cessé de différer les « redéploiements », c’est-à-dire l’évacuation des zones occupées par l’armée israélienne et confiées à l’Autorité palestinienne.

 

Mais il ne s’agit pas non plus de prendre les accords d’Oslo pour ce qu’ils n’étaient pas ! Il ne s’agissait pas d’accords de « paix », ni dans leur esprit ni dans leur contenu. La logique d’Oslo était en réalité la suivante : confier le responsabilité des zones palestiniennes les plus densément peuplées (villes et camps de réfugiés) à un « appareil d’Etat sans Etat », l’Autorité palestinienne (AP), tout en maintenant la structure même de l’occupation. En d’autres termes, l’AP était intégrée au dispositif d’occupation et toute extension de sa juridiction était soumise à sa capacité à maintenir l’ordre dans les zones qui lui étaient confiées. Le règlement des questions essentielles (Jérusalem, les colonies, les réfugiés) était reporté à d’hypothétiques « négociations sur le statut final », qui n’ont jamais eu lieu. Au final, l’Etat d’Israël s’est contenté de se décharger des tâches de maintien de l’ordre et de services à la population, tout en maintenant son emprise sur l’ensemble de la Palestine. Or, on ne peut pas lutter contre l’occupation en servant l’occupation !

 

2..Comment expliquez-vous l’initiative de l’AP de présenter un projet de reconnaissance à l’ONU aujourd’hui ?

 

La direction de l’AP, du moins Abbas et ses proches, ont décidé d’en appeler à l’ONU en raison de l’impossibilité de négocier avec le gouvernement Netanyahu. Mais pour eux, il ne s’agissait pas de rompre avec la logique du « processus de paix », bien au contraire. Leur principal objectif était d’internationaliser la question palestinienne pour améliorer le rapport de forces en vue d’une reprise des négociations avec Israël, sous l’égide des Etats-Unis. L’ensemble de la stratégie d’Abbas repose sur la reprise des négociations. Si celles-ci sont « en panne », il n’a aucune perspective à offrir aux Palestiniens…  

 

Par ailleurs, Abbas et son équipe sont identifiés au projet d’Etat palestinien indépendant. Or, de plus en plus de dirigeants et d’intellectuels palestiniens posent la question de la viabilité même de ce projet : avec, d’une part, la colonisation et l’annexion de facto de la Cisjordanie et de Jérusalem et, d’autre part, les exigences de l’Etat d’Israël (conserver le contrôle sur les colonies et sur la vallée du Jourdain), ce sont les bases matérielles de l’Etat palestinien qui ont disparu. Il s’agit donc, pour Abbas et les siens, de sauver l’idée même de l’Etat indépendant.

 

3.Pourquoi l’AP après 23 ans de négociations contre productives, tout en décidant de présenter unilatéralement un projet de reconnaissance, continue à faire du processus de paix une priorité politique ?

 

C’est, tout simplement, parce que leur survie en dépend. L’AP a été conçue comme une structure intérimaire, chargée de poser les bases du futur « Etat ». La période intérimaire aurait dû durer 5 ans. Mais nous en sommes aujourd’hui à plus de 17 ans ! Et, avec le temps, l’AP a trouvé sa propre raison d’être : un appareil d’Etat s’est constitué, avec des hauts fonctionnaires, des Ministres, des conseillers divers, des responsables des forces de sécurité… tandis que l’industrie de la négociation produisait elle aussi son lot de spécialistes, conseillers et autres. C’est une couche sociale qui s’est ainsi formée, dont l’avenir, à court terme, dépend du maintien de la structure AP (et donc du projet d’Etat indépendant) et de la survie du « processus de paix » (et donc des négociations), et non de la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens. Si la perspective de l’Etat indépendant s’écroule, ou s’il y a un changement radical dans l’appréhension des relations avec Israël et, par exemple, une rupture assumée des négociations, quel est l’avenir de cette couche sociale ? Ils n’en ont pas ! Il leur faut donc, par tous les moyens, tenter de ranimer le processus d’Oslo : leur survie politique et économique en dépend.  

 

InterviewAlbalad

 

4..Ce projet de reconnaissance pourrait-il faire évoluer le rapport de force à la faveur de la partie Palestinienne ?

 

Je ne crois pas qu’il va modifier substantiellement le rapport de forces. Il va plutôt enregistrer l’état du rapport de forces à l’échelle internationale, et on va une fois de plus vérifier qu’une très grande majorité de pays soutient, du moins à l’ONU, le droit des Palestiniens à avoir un Etat. On va pouvoir, une fois de plus, mesurer l’isolement grandissant de l’Etat d’Israël dans le monde, qui s’est particulièrement développé ces dernières années suite, entre autres, aux bombardements sur Gaza à l’hiver 2008-2009, à l’assaut sanglant contre la Flottille de la Liberté en mai 2010 et aux provocations répétées du gouvernement Netanyahu, notamment en ce qui concerne la politique de colonisation. Si l’on y ajoute les premiers effets des processus révolutionnaires en cours dans le monde arabe, qu’ils soient directs (« refroidissement » des relations avec l’Egypte) ou indirects (tensions avec la Turquie), Israël est, incontestablement, de plus en plus isolé. Mais il ne faudrait pas non plus exagérer cet isolement, comme les débats de l’ONU nous le montrent : les Etats-Unis continuent de soutenir quasi-inconditionnellement Israël, tandis que l’Union européenne, incapable de parler d’une même voix, n’exerce aucune pression réelle sur Netanyahu.  

 

Certains avancent que la direction palestinienne pourrait, une fois que la Palestine sera reconnue comme Etat non-membre, saisir la justice internationale pour engager des poursuites contres les dirigeants israéliens qui se seraient rendus coupables de crimes de guerre. Cet argument me laisse rêveur : image-t-on sérieusement cette direction palestinienne, qui cherche à tout prix à reprendre les négociations avec Israël, engager des poursuites judiciaires contre les dirigeants israéliens ? A-t-on déjà oublié qu’il y a deux ans, sous pression des Etats-Unis et d’Israël, Mahmoud Abbas avait demandé le report de l’adoption du rapport Goldstone par l’ONU ?

 

5. Que se passera-t-il pour l’AP si après le premier succès diplomatique de la Palestine à l’UNESCO, l’Etat palestinien n’est pas admis à l’ONU ? Risque-t-on d’assister à l’implosion de l’AP ?

 

L’Etat palestinien ne sera pas admis à l’ONU comme Etat membre, car les Etats-Unis y opposeront leur veto. Il est même peu probable que les Palestiniens obtiennent la majorité qualifiée des 9 voix au Conseil de Sécurité… Au mieux, l’Assemblée générale se prononcera (à une très forte majorité) pour l’admission de la Palestine comme Etat non-membre, comme Etat observateur.

 

L’AP va-t-elle pour autant « imploser » ? Un certain nombre de voix se font entendre pour demander la dissolution pure et simple de l’Autorité, arguant qu’elle n’a plus de raison d’être avec la faillite du « processus de paix » et qu’elle sert surtout de commode moyen pour l’Etat d’Israël pour prétendre qu’il n’occupe pas toute la Palestine. En d’autres termes, les partisans de la dissolution disent : il n’y a pas d’autonomie, donc il ne doit pas y avoir de pseudo-« autorité d’autonomie ».

 

Mais la dissolution ne semble pas être la voie choisie par la direction de l’AP. Et pour cause ! Comme on l’a vu, une telle décision équivaudrait à un suicide politique… Le plus probable est donc que l’on assiste à une discussion d’ampleur quant à l’avenir de l’AP, quant à une éventuelle modification de ses attributions et de ses fonctions. Et nul doute que ce débat sera vif !

 

6. Qu’adviendra-t-il dans ce cas du mouvement national palestinien ?

 

Il est très probable que l’on assiste à une accélération du débat quant à la nécessité de la refonte stratégique et organisationnelle du mouvement national palestinien. Ce dernier traverse en effet depuis de longues années une crise, qui ne manquera pas de s’approfondir après l’échec programmé de la demande d’admission à l’ONU. J’entends ici « crise » au sens où la définissait Gramsci : « La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas encore naître ; durant cet entredeux, une grande variété de symptômes morbides se font jour ». Nous sommes aujourd’hui dans cet entredeux, où l’ancien (la vieille OLP) n’est pas encore tout à fait mort, et où le nouveau n’a pas encore pris sa place. Que se passera-t-il exactement ? Nul ne le sait. Mais il est certain que la majorité des Palestiniens ont conscience qu’une page s’est tournée et que la reconstruction sera nécessaire, autour notamment des questions suivantes :

 

- Que signifie aujourd’hui la revendication de l’Etat palestinien indépendant aux côtés d’Israël, même à titre transitoire ?

 

- Quelle articulation entre la résistance populaire, impliquant l’ensemble de la société palestinienne, le mouvement syndical et associatif, les forces politiques… et la résistance armée ?

 

- Comment réunifier l’ensemble du peuple palestinien ? Le peuple palestinien est en effet fortement divisé : Palestiniens d’Israël, Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, Palestiniens de Jérusalem et Palestiniens exilés.

 

- Quel cadre politique pour le Mouvement de libération nationale ? La division du mouvement affaiblit considérablement la lutte et la constitution d’un cadre commun, au-delà de la vieille OLP, posant la question de la résistance et du combat pour l’émancipation, et pas celui de la gestion des Zones autonomes allouées par Israël est, même si ce n’est qu’à un stade relativement peu avancé, ouvertement posée.

 

- Quels liens développer avec le mouvement de solidarité internationale, afin que cette solidarité soit politique et non caritative, efficace et pas seulement symbolique ?

 

7.Selon vous le contexte socio politique a considérablement évolué et la revendication d’un Etat indépendant semble aujourd’hui dépassée et à contre courant des bouleversements régionaux. Quelle solution pour la Palestine aujourd’hui sachant que les bases matérielles de l’Etat palestinien sont en train de disparaitre et que l’hypothèse d’un Etat démocratique unifiée ne peut coexister avec l’idéologie suprématiste sioniste ?

 

Je me garderai bien de prôner une quelconque « solution » à la place des Palestiniens eux-mêmes. Mais une chose est certaine : la direction « historique » de l’OLP, tout comme le projet d’Etat palestinien indépendant, apparaissent de plus en plus en décalage avec les nouvelles générations politiques émergentes et les revendications d’indépendance et de souverainetés économique et politique réelles qui bouleversent la région.

 

Au-delà de la disparition des bases matérielles de l’Etat palestinien et des échecs manifestes de la construction d’une « indépendance » malgré la poursuite de l’occupation, c’est donc la question de l’adaptation du mot d’ordre lui-même qui est posée, tant il est à contretemps des évolutions régionales. Il est aujourd’hui plus que probable, à la lumière des récents événements, que la société palestinienne ne soit pas épargnée par le vent de révolte qui balaie les sociétés arabes.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 07:00

Emission "Géopolitiques", 12 novembre 2011 (J. Salingue - D. Vidal)

 

Première partie

 

 

 

Deuxième partie

 

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 14 novembre 2011 1 14 /11 /Nov /2011 05:30

NB : le texte qui suit est la première partie d'un article publié dans l'ouvrage collectif Palestine Israël : un Etat ? Deux Etats ?, qui vient de paraître aux éditions Sindbad Actes Sud. A la fin de l'extrait, on trouvera le sommaire du livre. 

 

Israël/Palestine : des économies entre séparation et intégration

Les dimensions économiques du conflit opposant Israël aux Palestiniens ont fait l’objet de multiples études et travaux de recherche : conséquences de l’occupation sur les économies palestinienne et israélienne, possibilité de sortir de l’impasse politique par des solutions économiques… Cette contribution n’a pas vocation à y revenir en détail. Les références citées dans l’article, même si elles ne constituent pas un corpus exhaustif, permettront aux lecteurs d’approfondir ces diverses thématiques et les multiples problématiques qu’elles sous-tendent. Nous ne nous contenterons pas non plus de démontrer la situation de dépendance de l'économie palestinienne[i] vis-à-vis d'Israël. L'objectif est davantage, dans la logique générale de l’ouvrage, d’éclairer le débat sur la solution à long terme en interrogeant les relations économiques entre Israël et les Palestiniens.

L’appréhension de ces réalités économiques semble en effet déterminante pour toute discussion, aussi ouverte et pluraliste soit-elle, portant sur les possibles futurs au Proche-Orient. Sans céder aux simplifications économistes, comment nier que « la structure économique de la société [est] la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale[ii] » ? Un État ? Deux États ? Une confédération régionale ? Autant de questions auxquelles on ne saurait répondre sans aborder de front les questions économiques : les discussions théoriques quant à la solution la « meilleure » ou la « plus juste » ne peuvent remplacer la confrontation des idées à la réalité matérielle.

J’entends établir que la politique économique israélienne à l’égard des territoires palestiniens oscille, depuis quarante-quatre ans, entre deux pôles opposés : intégration et séparation. Je tenterai néanmoins de démontrer qu'à l’image de ce qui s’est passé durant la même période aux plans politique et territorial, le processus d’intégration a prévalu, quand bien même il demeure structurellement inégalitaire et que des mécanismes de séparation subsistent, a fortiori depuis les années 2005-2007.

Il conviendra alors de questionner l’apparent paradoxe inhérent à la solution dite « à deux États », dans la mesure où elle préconise, en dernière analyse, la séparation politique et territoriale de deux entités économiquement unifiées. 

I) La période antérieure à 1967 : substitution et bifurcation

Même si les rapports économiques entre Israël et les Palestiniens résultent de plus d'un siècle de relations conflictuelles entre le projet sioniste et la population arabe de Palestine, la majeure partie de cette étude sera consacrée aux évolutions économiques post-1967. Car la conquête des territoires palestiniens de Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et de Gaza lors de la Guerre dite « des Six jours » précipita le processus d'unification paradoxale des deux systèmes économiques, jusqu'alors davantage guidés par une logique de séparation.

La situation de l’économie palestinienne et ses rapports avec l’économie israélienne dans la période antérieure à 1967 peuvent être appréhendés à la lumière de trois principaux facteurs : la nature même du projet sioniste, l'expulsion de 1947-1949 et la politique des voisins arabes.

Sans négliger le développement de l’antisémitisme qui favorisa l’émergence du mouvement sioniste, on peut appréhender logiquement le projet de celui-ci - la construction d'un État juif dans une zone géographique très majoritairement peuplée de non Juifs (environ 95 % en 1897) - au moyen du paradigme du « colonialisme de peuplement ». Or, ce dernier « a deux caractéristiques principales. Premièrement, il est gouverné par une logique d’élimination. Les colons viennent pour rester. Leur mission première n’est pas d’exploiter les autochtones, mais de les remplacer. Deuxièmement, l’invasion n’est pas événementielle, mais structurelle[iii] ». Contrairement à d'autres projets coloniaux, le sionisme ne s'incarna pas dans la mise en place d'un système où une minorité de colons aurait vécu de la plus-value fournie par l'exploitation d'une majorité d'indigènes.

C'est ainsi que l’« Association générale des travailleurs de la Terre d'Israël » - connue sous le nom de Histadrout - fut, dans la période pré-1948, l'un des piliers essentiels de la fondation des infrastructures du futur État : à l'image de l'idéologie véhiculée par l'establishment politique, ses dirigeants préconisèrent et mirent en pratique le principe du « travail juif[iv] ». La perspective de la constitution d'un État juif indépendant et viable interdisait en effet au mouvement sioniste de se reposer sur l'exploitation des travailleurs autochtones : les Juifs devant redevenir un peuple « normal[v] », ne pouvant et ne devant compter que sur eux-mêmes, le principe de la préférence ethnique s'appliqua, aussi bien dans les exploitations agricoles et les kibboutzim que dans les entreprises aux mains du Fonds national juif ou de propriétaires privés juifs. Nombre de paysans palestiniens, qui cultivaient des terres dont ils n'étaient pas propriétaires, furent ainsi contraints, souvent par la force, de quitter leurs exploitations, suite à leur vente par de grands propriétaires terriens résidant en Syrie, au Liban ou en Jordanie.

On remplaça systématiquement les travailleurs palestiniens par des travailleurs juifs, et les instances sionistes sommèrent les quelques propriétaires juifs qui voulaient malgré tout continuer d'employer des ouvriers agricoles palestiniens de se séparer d'eux. Ce procédé, particulièrement manifeste dans le domaine agricole, s'étendit à l'ensemble des secteurs de la production : le « travail juif » n'était que la l'expression la plus visible de la lente construction d'une « économie juive ». Sans analyser ici en profondeur ce processus, on retiendra surtout que, si des relations commerciales existaient entre colons et autochtones, dominait néanmoins la logique de séparation (par la substitution) sous-tendue par le projet sioniste : la vocation de ce dernier ne consistait pas – euphémisme – à inclure la population indigène.

L'expulsion de 1947-49, au terme de laquelle plus de 800 000 Palestiniens durent prendre le chemin de l'exil, accéléra le processus de séparation/substitution. Celui-ci toucha toutes les strates de la société palestinienne : petits ou grands propriétaires terriens, agriculteurs, commerçants, négociants, marchands etc. furent brusquement séparés de leurs biens. Israël empêcha leur retour, en violation de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies[vi], et les déposséda, par divers mécanismes juridiques, de leurs exploitations agricoles, magasins, entreprises et propriétés. La Nakba a non seulement parachevé la logique du remplacement des autochtones par les colons, mais en outre contribué à déstructurer et par conséquent à handicaper durablement l'ensemble de l'économie palestinienne. Laquelle, contrairement à une légende savamment entretenue, connaissait une phase de modernisation[vii]

En conséquence, les activités économiques des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza dépendront largement, entre 1949 et 1967, des politiques des puissances en charge de l'administration des deux territoires. Force est de constater que la Jordanie, qui annexa de fait la Cisjordanie, ne chercha pas à favoriser un développement économique réel de la partie palestinienne du royaume. Refusant l'apparition d'un quelconque contre-pouvoir, qu'il fut politique ou économique, les autorités d'Amman favorisèrent l'émergence de notabilités locales, propriétaires terriens et/ou commerçants, jouant de leurs rivalités économiques et politiques afin d'éviter tout processus d'unification palestinienne, et apparaissant dès lors comme le seul « centre », à l'égard duquel chaque détenteur palestinien d'un fragment de pouvoir était redevable.

Un exemple : entre 1950 et 1955, le royaume hachémite accorde près de trois millions de dinars jordaniens de prêts destinés au développement de l'agriculture palestinienne. Ce qui pourrait sembler être un soutien économique s'inscrit en réalité dans le cadre évoqué : il s'agit de développer un secteur (à faible valeur ajoutée), l'agriculture, et non d'aider l'économie palestinienne à se relever de la Nakba en favorisant sa modernisation ou son industrialisation. De surcroît, la « générosité » d’Amman ne bénéficie qu’à un nombre de bénéficiaires très restreint (400 grands propriétaires) : « L’aristocratie et les marchands palestiniens, notamment en Cisjordanie, nouèrent une alliance de classe avec la classe dirigeante jordanienne (…). Cette alliance se traduisit par deux sources de privilèges pour la bourgeoisie palestinienne : les avantages liés à sa participation au pouvoir politique et ceux découlant de l’emploi de pauvres réfugiés mal payés[viii]. »

L’Égypte ne chercha pas davantage à développer l'économie de la bande de Gaza, territoire aux maigres ressources (essentiellement agricoles) et dont la majorité de la population, réfugiée, vivait et vit aujourd'hui encore sous perfusion humanitaire de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA). Là, « quelques familles aisées concentraient une partie significative (20 % à 25 %) [des terres cultivées] [ix] ». Même si à la fin des années 1950, l’Égypte nassérienne permit une certaine modernisation de l’administration, le Caire se contenta de favoriser, économiquement et politiquement, quelques grandes familles de notables, pour s'assurer un contrôle semi-direct sur le territoire tout en se prémunissant de l'accusation d'ingérence au sein de la société palestinienne. Privés de l'essentiel de leurs moyens de production et des accès aux grands ports de la Méditerranée (Haïfa et Jaffa notamment), les Palestiniens, en Cisjordanie comme à Gaza, devinrent donc dépendants, d'une part de l'assistance matérielle fournie aux réfugiés par les Nations unies et, de l’autre, des économies arabes, notamment celles des voisins jordanien et égyptien.

L’économie israélienne connut de son côté un développement spectaculaire dans les années 1950 et 1960 : « De 1950 à 1965, Israël atteint un rythme élevé de croissance : son Produit national brut (PNB) réel s’accrut en moyenne de plus de 11 % par an, et son PNB par tête de plus de 6 %. Qu’est-ce qui rendit cela possible ? L’Etat eut la chance de bénéficier d’un afflux de capitaux : aide américaine sous forme de transferts unilatéraux et de prêts,  réparations allemandes et restitutions à des individus, vente de bons du trésor israélien à l’étranger, dons à des institutions publiques, surtout l’Agence juive, responsable de l’absorption de l’immigration et des implantations agricoles. Israël eut ainsi des ressources disponibles pour un usage intérieur – pour la consommation et l’investissement publics et privés -  à hauteur d’environ 25 % de plus que son propre PNB. Cela permit la mise en œuvre d’un programme massif d’investissements, financé pour l’essentiel par un budget gouvernemental spécial[x]. »

Si bien qu’en 1967, les PNB cumulés de la Cisjordanie et de la bande de Gaza représentent moins de… 5 % de celui d’Israël ; et, dans les territoires palestiniens, le PNB par habitant atteint à peine un dixième de celui du futur occupant. La « bifurcation » entre les deux économies se traduisit également sur le plan qualitatif : tandis que l’économie palestinienne se spécialisa dans des marchandises à faible valeur ajoutée, avec une production répartie en petites unités, l’infrastructure économique israélienne se modernisa à un rythme soutenu grâce à la politique volontariste d’autorités disposant d’un budget considérable. La prise de contrôle militaire des territoires palestiniens par Israël en juin 1967 prépara donc, sur le plan économique, la confrontation brutale entre, d’une part, une économie ouverte et dynamique et, d’autre part, une économie subalterne et déstructurée.

(...)

II) 1967-1994 : l'intégration inégale et le « dé-dévelopement »

III) L’après-Oslo : mariage ou divorce ?



[i] Voir, entre autres, Julien Salingue, « Les dynamiques économiques dans les territoires palestiniens (1967-2010) », in Raphaël Porteilla, Jacques Fontaine, Philippe Icard et André Larceneux (dir),Quel État ? Pour quelle Palestine?, L'Harmattan, Paris, 2011. 
[ii] Karl Marx, Critique de l'Économie politique, Avant-propos, La Pléiade, Œuvres, t. 1, p. 272.
[iii] Patrick Wolfe, Not Another Racism: Zionism, a Logic of Elimination, intervention lors de la 7e conférence annuelle de la SOAS Palestine Society, mars 2011.
[iv] Voir notamment Steven A. Glazer : « Picketing for Hebrew Labor: A Window on Histadrut Tactics and Strategy », Journal of Palestine Studies, vol. 30, n°4, été 2001, pp. 39-54 . Voir aussi le documentaire d'Eyal Sivan, Jaffa, la mécanique de l'orange, Momento, 2010.
[v] Pour des penseurs sionistes socialistes comme Ber Dov Borochov, principal idéologue du Poale Sion (Ouvriers de Sion), il fallait remettre à l’endroit la pyramide sociale du « peuple juif » inversée par l’histoire.
[vi] Extrait de la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations unies : « (…) il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et (…) des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé ».
[vii] Sherene Seikaly, A « Bad Lot » ? Palestinian Businessmen and the British Colonial State, intervention lors de la 7e conférence annuelle de la SOAS Palestine Society, mars 2011.
[viii] Adel Samara, Palestine : From Historical De-classing to a Stand-by Regime, 2007, disponible sur www.kanaanonline.org
[ix] Sara Roy, « The Gaza Strip: A Case of Economic De-Development », Journal of Palestine Studies, Vol. 17, n° 1, 1987, p. 58.
[x] Nadav Halevi, A Brief Economic History of Modern Israel, 2010, disponible sur http://eh.net/encyclopedia/article/halevi.israel

 

Sommaire de l'ouvrage

 

Avant-propos : pourquoi ce livre ? par Dominique Vidal
Aspects institutionnels et juridiques de la reconnaissance de l’Etat de Palestine par Monique Chemillier-Gendreau 
Quand la gauche du Yichouv rêvait de binationalisme par Dominique Vidal
L’étonnant renversement des démographies israélienne et palestinienne par Youssef Courbage
Des économies entre séparation et intégration par Julien Salingue
Jérusalem, deux capitales et un partage par Isabelle Avran
Israël, l’apartheid et l’Etat palestinien par Leila Farsakh
De la lutte à mort à la dialectique maître/esclave par Raef Zureik
Le vrai problème, c’est la décolonisation par Gadi Algazi
Palestine démocratique et laïque : les avatars d’un mot d’ordre par Farouk Mardam-Bey

PalIsr

 

Quatrième de couverture

 

 

Israël et la Palestine doivent-ils former un, ou deux Etats ?

 

Soulevé dès le début du XXe siècle, ce vieux débat revient au premier plan de l’actualité. Et pour cause : plus de six décennies après le plan de partage de la Palestine (1947), plus de quatre après l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza (1967), et près de vingt ans après les accords d’Oslo (1993), Israël continue de coloniser la Palestine mandataire. Autrement dit, ni la lutte armée ni le combat politicodiplomatique n’ont réussi à réaliser l’autodétermination du peuple palestinien.

 

Face à l’intransigeance du gouvernement israélien et à la pusillanimité de la “communauté internationale”, comment réussir demain ce qui a échoué hier ? Cette question, née de l’échec même du prétendu “processus de paix”, de nombreux Palestiniens se la posent, et avec eux beaucoup de leurs amis à travers le monde. Et quand bien même l’Organisation des Nations unies, en cet automne 2011, accueillerait enfin l’Etat de la Palestine en son sein, la question de l’avenir institutionnel des deux peuples se trouvera au centre des futures négociations.

 

Clarifier les enjeux de ce débat, voilà le but de cet ouvrage collectif qui en approfondit toutes les dimensions : juridiques, démographiques, économiques, politiques et diplomatiques. Pour peser atouts et faiblesses des différentes solutions, neuf spécialistes, choisis à la fois pour leur compétence reconnue et la diversité de leurs sensibilités, font le point : Gadi Algazi, Isabelle Avran, Monique Chemillier-Gendreau, Youssef Courbage, Leila Farsakh, Farouk Mardam Bey, Julien Salingue, Dominique Vidal et Raef Zreik.

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 08:00

Interview publiée dans l'édition du 9 novembre 2011

 

Texte disponible sur le site de Libération

 

Admise le 31 octobre à l’Unesco, la Palestine n’a aucune chance d’être admise à l’ONU dans les semaines, voire les jours qui viennent en raison de l’opposition déclarée des Etats-Unis. Julien Salingue nous explique les enjeux de cette affaire pour la direction et la population palestiniennes.

Le discours à l’ONU, fin septembre, du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait provoqué la liesse à Ramallah. Rien pour le vote de l’Unesco. Pourquoi ?

Les Palestiniens savent que cela ne va pas changer leurs conditions de vie et que ce vote est d’abord symbolique. Cela a été une opération de com réussie par l’Autorité palestinienne qui sait qu’elle n’obtiendra pas son statut d’Etat membre à l’ONU. Il lui fallait au moins une victoire… Ce que je retiens aussi du vote, c’est qu’il n’y a eu que 107 voix «pour» alors qu’Abbas prétendait en avoir «sécurisé» 130 ! Bref, la population palestinienne n’est pas dupe. Quant à la joie à Ramallah quand Abbas parlait à l’ONU, il ne faut pas se leurrer, les choses étaient bien organisées : jour de congé aux fonctionnaires, bus affrétés depuis les écoles…

La décision de l’Unesco change quoi ?

Elle peut permettre de faire reconnaître un patrimoine culturel palestinien, de protéger des lieux saints menacés par le mur ou la colonisation, d’interroger l’exploitation touristique d’une partie de ces sites qui, pour l’heure, est assurée par les Israéliens… Mais tout cela demeure, à l’échelle du conflit, marginal. Et le petit «état de grâce» est déjà fini puisque les Américains ont réaffirmé qu’ils mettraient leur veto à l’ONU. En coupant les crédits à l’Unesco pour les punir d’avoir reconnu la Palestine, ils montrent qu’ils veulent continuer à soutenir Israël. En pensant que les révoltes arabes allaient changer la donne, l’Autorité palestinienne a fait une grave erreur. Les Américains ont déjà perdu un partenaire de poids dans la région en la personne de Moubarak, ce n’est pas le moment pour eux de lâcher leur principal allié, Israël !

Les révoltes arabes influent aussi sur les Palestiniens ?

Bien sûr. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les deux derniers chefs d’Etat à soutenir publiquement Moubarak furent… Nétanyahou et Abbas ! Depuis quelques années, Moubarak aidait Israël dans la «sécurisation» de la bande de Gaza et, parallèlement, il poussait pour qu’il n’y ait pas de marginalisation d’Abbas au profit du Hamas. Abbas a donc perdu un soutien, de même que le Hamas avec la fragilisation de Bachar al-Assad. Ils sont les uns et les autres affaiblis par des dynamiques régionales qui ont aussi eu des répercussions dans les territoires. On a vu une reprise des mobilisations populaires en Cisjordanie et à Gaza pour exiger la réconciliation entre Hamas et Fatah. Sous-entendu : les Tunisiens et les Egyptiens se sont débarrassés de leurs dirigeants. Si vous continuez à vous faire la guerre, on fera pareil !

Abbas a-t-il voulu renforcer sa position en interne avec l’affaire de l’Unesco et de l’ONU ?

Une des conditions implicites de l’accord de réconciliation conclu en mai au Caire entre Fatah et Hamas, c’était que le Hamas ne s’oppose pas à la démarche d’Abbas à l’ONU. Mais le processus de réconciliation n’a pas avancé sur le terrain. Le Hamas a donc dit qu’Abbas instrumentalisait la démarche à l’ONU pour se relégitimer et se remet à le critiquer.

Que cherche réellement Mahmoud Abbas ?

Il appartient à cette fraction de la direction palestinienne qui, depuis trente ans, a fait le pari d’une solution bi-étatique négociée avec Israël sous l’égide de l’ONU. Un pari concrétisé avec les accords d’Oslo, signés par Abbas, on l’oublie trop souvent. L’Autorité palestinienne a été conçue pour gérer l’intérim en attendant la création d’un Etat palestinien. Mais plus cet intérim a duré et plus l’Autorité palestinienne a trouvé sa raison d’être. Qui ne tient qu’à la poursuite du «processus de paix» ! Une couche sociale palestinienne s’est ainsi formée, une sorte d’élite (négociateurs, ministres, conseillers etc.), des milliers de personnes qui ne vivent que du processus de paix, devenu une véritable industrie si l’on prend aussi en compte toutes les ONG que celui-ci fait vivre !

Les Palestiniens croient-ils tous à l’idée qu’un Etat palestinien est possible ?

Non, loin de là. C’est pour cela que la démarche à l’ONU est la dernière cartouche d’Abbas. Au sein même de l’OLP, beaucoup disent que c’est fini, plié. Créer un Etat palestinien ne leur semble plus possible car les bases d’un Etat indépendant ne sont plus là : la colonisation ne cesse de gagner du terrain, les Etats-Unis appuient sans réserve les Israéliens… Certains sont en train de réactualiser l’idée d’un Etat binational, d’autres poussent celle, en vigueur dans les années 70, d’une solution régionale à la question palestinienne, en liaison avec la Jordanie où vit la majorité des Palestiniens. Une idée favorisée par les soubresauts de la région. C’est ainsi que l’on a vu en mai, lors des manifestations de la Nakba, des réfugiés palestiniens marcher du Liban et de la Syrie vers Israël. Il y avait cette idée qu’une chape de plomb disparaissait. D’où la violence de la riposte des Israéliens. Pour eux, régionaliser la question serait une catastrophe.

La Palestine est quasi assurée d’obtenir le statut d’Etat non-membre de l’ONU. Quel en sera le bénéfice ?

Seule chose un peu concrète, la possibilité de traduire des dirigeants israéliens pour crimes de guerre devant la justice internationale. Mais là, on croit rêver ! Comment des dirigeants palestiniens pourraient-ils envisager de le faire tout en caressant l’objectif de renouer des négociations avec Israël ? Ils sont dans une situation où, même s’ils gagnent des points sur le plan juridique, ils sont coincés. Et comme une majorité du noyau dirigeant de l’Autorité palestinienne veut poursuivre jusqu’au bout la logique d’Oslo car leur survie en dépend… Après, dans le mouvement national palestinien, sont très minoritaires ceux qui, comme Abbas, prétendent qu’il est possible de ranimer le processus de paix. Plus personne n’y croit ! Il y a le courant autour de Salam Fayyad qui dit : il faut avancer via les infrastructures, sur le terrain, pour construire un rapport de forces par le fait accompli. Stratégie qui a déjà montré ses limites car on reste dans le cadre de l’occupation ! Il n’est pas surprenant, dès lors, que l’idée qu’il faut repenser, refonder la stratégie et les structures du mouvement national palestinien gagne du terrain. Je pense que l’affaire de l’ONU va renforcer cette volonté de refondation. Quoi qu’il se passe à New York, ce sera la démonstration que la stratégie d’Abbas est un échec. Elle montre le gouffre béant qui subsiste entre les intentions proclamées de la communauté internationale et la réalité du terrain !


On est dans une situation de crise du mouvement national palestinien, dans la fin d’un cycle, celui d’Oslo, dans un entre-deux… qui peut durer. Sauf que, vu la politique conduite par Israël et la passivité de la communauté internationale, tôt ou tard, les Palestiniens vont se donner les moyens de se faire entendre. Ce qui se passe dans les pays voisins peut redonner de l’espoir et un sens à la mobilisation collective.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 7 novembre 2011 1 07 /11 /Nov /2011 12:00

Nb :  le texte qui suit est la première partie d'un article publié dans le Cahier du CCMO n°2 (à paraître) :  Retour sur les "révolutions arabes". A la fin de l'extrait, on trouvera le sommaire du cahier et le lien vers le site du CCMO pour une présentation plus détaillée. 

 

Un processus révolutionnaire durable, un défi épistémologique


« C’est une révolte ? Non sire, c’est une révolution »

 

Nombre d’analystes et de commentateurs ont été pris de court par les soulèvements en série dans le monde arabe. L’exceptionnelle longévité des dictatures de la région avait conduit certains à s’imaginer qu’elles ne pourraient jamais être renversées. C’est pourtant ce qui s’est produit en Tunisie, en Egypte et, dans des circonstances très particulières (intervention de l’OTAN), en Libye, tandis qu’en Syrie et au Yemen (entre autres), la mobilisation ne faiblit pas malgré la répression.

 

Est-il risqué de commenter le processus auquel nous assistons et de tenter de tirer quelques bilans – d’étape – des soulèvements en cours ? Peut-être. Lorsqu’il s’attaque à de tels bouleversements, a fortiori lorsqu’ils sont inachevés, le chercheur est invité à faire preuve d’humilité et de modestie. Je me contenterai donc ici de dégager, dans un premier temps, quelques traits saillants des événements actuels, en axant mes réflexions sur le plus essentiel d’entre eux : nous sommes témoins d’un processus révolutionnaire durable. Dans un second temps, je tenterai de revenir sur la dimension proprement épistémologique des événements, en interrogeant notamment l’avenir incertain du paradigme de « l’exception autoritaire arabe ».

 

Un processus révolutionnaire

 

N’en déplaise aux impatients ou aux pessimistes, le terme « révolutionnaire » ne témoigne d’aucune surestimation des changements en cours, et ne préjuge pas de leur issue. En effet ceux-ci portent en eux la possibilité d’une révolution achevée, impliquant « non seulement la destruction du pouvoir d’Etat existant, mais encore une « dé-construction » de l’organisation sociale et des principes qui la gouvernent »[1]. Ben Ali, Moubarak, Kadhafi… La liste des dictateurs déchus est éloquente, et ne manquera pas de s’allonger au cours des mois et des années à venir. Si leur chute ne peut suffire à affirmer que des « révolutions » ont eu lieu, deux éléments essentiels incitent à appréhender les événements actuels comme étant « révolutionnaires » : le rôle moteur joué par les masses populaires dans la chute des dictateurs ; la dimension régionale de la remise en cause d’un système politique figé depuis quatre décennies.

 

a) Les peuples au cœur

 

Lénine[2], acteur et théoricien de la révolution russe, a énuméré en 1914 les conditions de la crise révolutionnaire : « quand ceux d’en haut ne peuvent plus...; quand ceux d’en bas ne veulent plus...; quand ceux du milieu hésitent et peuvent basculer... Les trois conditions sont indissociables et combinées. Il s’agit alors, non d’un mouvement social qui s’approfondit, mais spécifiquement d’une crise politique de la domination, d’une crise d’ensemble des rapports sociaux, dont la forme est celle d’une “crise nationale” »[3]. S’inspirant (volontairement ou non) de Lénine, Riadh Sidaoui expliquait récemment, dans une interview à propos de la Libye, ceci : « Pour réussir, une révolution doit regrouper trois facteurs. Le premier, la radicalisation de l’opposition populaire, qui ne demande plus seulement des réformes mais veut la tête de celui qui incarne le régime. Le deuxième, une division au sein de l’élite du pouvoir, un esprit de corps fragmenté. Le troisième, la neutralité de l’armée ou sa trahison envers le régime »[4].

 

Même si l’implication des masses populaires est à relativiser selon les pays, il n’en demeure pas moins que dans chacun des cas, c’est la mobilisation de dizaines de milliers, de centaines de milliers, voire de millions d’individus qui a radicalement changé les coordonnées politiques et sociales. Ceux qui résument les événements qui se sont produits en Tunisie à une « révolution de palais » semblent oublier que Ben Ali serait toujours au pouvoir sans les mobilisations de rue. Ceux qui ne voient en Egypte qu’un « putsch militaire » relativisent considérablement les manifestations de la place Tahrir. Le rôle majeur joué par l’OTAN dans la chute de Kadhafi ne doit pas occulter la réalité du soulèvement de Benghazi. Nous sommes aujourd’hui dans un entredeux, au sein duquel cohabitent des éléments de rupture et des éléments de continuité, une période de crise au sens gramscien du terme : « La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas encore naître ; durant cet entredeux, une grande variété de symptômes morbides se font jour »[5].

 

Les processus révolutionnaires (en général) posent la question de la temporalité du changement politique, et invitent à se débarrasser de toute conception graduelle, ou linéaire, du temps politique. « On ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases d’accalmie plus ou moins profondes »[6]. La révolution ne peut se résumer à un « grand soir », au cours duquel l’ancien s’écroulerait soudain et le nouveau le remplacerait : elle est un processus qui s’inscrit dans la durée, au sein duquel se succèdent, parfois de manière très rapprochée, le flux et le reflux, les avancées et les reculs, le calme et la tempête. « Les révolutions ont leur propre tempo, scandé d’accélérations et de ralentissements. Elles ont aussi leur géométrie propre, où la ligne droite se brise dans les bifurcations et les tournants brusques »[7].

 

Un mouvement de fond est en cours, qui a déjà abouti, en l’espace de quelques mois, à la chute de trois des plus féroces dictatures du monde arabe, et qui en fait vaciller bien d’autres. Il est donc plus qu’hasardeux de se risquer à affirmer, sous la pression d’une autre dictature, celle de l’instantanéité et de l’information en temps réel, que les révolutions auraient « échoué ». Elles sont en cours, et leur évolution dépend de bien des facteurs, sur lesquels nous reviendrons plus loin. Quelles que soient les trajectoires prises par chacun des soulèvements, il n’en demeure pas moins que ce sont bien les peuples arabes qui ont joué, et qui continueront de jouer, un rôle déterminant dans le(s) développement(s) du processus. Y compris en cas d’échec.

 

Léon Trotsky écrivait, dans sa monumentale Histoire de la révolution russe, ceci : « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c'est l'intervention directe des masses dans les événements historiques. D'ordinaire, l'État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l'histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l'arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. (…) L'histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d'une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées »[8]. Gageons que les historiens sauront nous offrir ce récit en ce qui concerne le monde arabe.

 

b) Un processus régional

 

Le deuxième élément particulièrement marquant du processus en cours est qu’il s’agit bien d’un processus qui traverse l’ensemble de la région. Dire cela, ce n’est évidemment pas nier les spécificités de chacun des Etats arabes et de chacun des soulèvements[9]. Il est au contraire particulièrement utile de penser les singularités de chacun des mouvements en cours pour mieux dégager les traits caractéristiques du processus révolutionnaire, qui n’est pas une simple addition de révoltes nationales, mais bel et bien une lame de fond qui sera amenée à modifier considérablement le dispositif politique régional.

 

(...)


Notes

 

[1] François Châtelet, entrée « Révolution », Encyclopaedia Universalis (édition de 1985). 

[2] J’ai fait le choix délibéré de me référer, dans cette première partie, à divers auteurs de tradition marxiste, tant ils ont enrichi, par leur participation directe aux processus révolutionnaires, l’approche théorique de « la » révolution. 

[3] Daniel Bensaïd, « Lénine, ou la politique du temps brisé », Critique communiste n° 150, automne 1997.  

[4] Riadh Sidaoui, « La Libye penche entre la révolution et la guerre civile », 21 février 2011, interview disponible sur http://www.20minutes.fr/monde/libye/673827-monde-la-libye-penche-entre-revolution-guerre-civile. 

[5] Antonio Gramsci, Selections from the Prison Notebooks, Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (eds), International Publishers, New York, 1971, p. 276. 

[6] Lénine, Que Faire ? V°, c) (1902). 

[7] Daniel Bensaïd, « Les sauts ! Les sauts ! Les sauts ! Lénine et la politique », in Bensaïd, La politique comme art stratégique, Paris, Syllepse, 2011. 

[8] Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, Tome I, préface. 

[9]Voir, entre autres, Hamid Bozarslan, « Réflexions sur les configurations révolutionnaires égyptienne et tunisienne », Mouvements, 2011/2, n° 66. 

 

Sommaire du cahier

 

Introduction
De quoi les printemps arabes sont-ils le nom ?
Khadija Guebache-Mariass
Une nouvelle Nahda ?
Samuel Mehli
Un processus révolutionnaire durable, un défi épistémologique.
Julien Salingue
Le « Printemps arabe », une illusion d’optique.
Pierre Piccinin
Le néocolonialisme culturel : comment l'orientalisme est devenu un système politique que les révolutions viennent de détruire.
Antoine Grégoire

 

Plus de renseignements et commandes sur le site du CCMO.

 

Cahier2


  Quatrième de couverture

 

Nul ne peut aujourd’hui prédire avec certitude l’ampleur que prendront les bouleversements qui secouent le monde arabe depuis le début de l’année 2011. Des dictatures que d’aucuns pensaient inamovibles sont tombées, d’autres vacillent, certaines semblent « tenir » malgré le développement de la contestation... Les rythmes et les modalités des mobilisations populaires sont divers, mais de toute évidence un point de non-retour a été franchi : le monde arabe, qui semblait traverser une longue période de glaciation politique et sociale depuis la fin des années 1970, n’aura, et n’a déjà plus, le même visage.


De quoi sommes-nous les témoins ? Le Moyen-Orient et le Maghreb sont-ils en train d’être bouleversés ? Un processus révolutionnaire est-il en train de se développer ? Ou, au contraire, les commentateurs et les analystes ont-ils surestimé les potentialités d’un « printemps arabe » qui s’essoufflerait sans que la donne soit fondamentalement changée ?


Les contributions regroupées ici consacrées aux « révolutions arabes » tentent d’appréhender ces dernières dans leur globalité et de penser les dynamiques régionales à l’oeuvre. En prenant le recul nécessaire pour ne pas être tributaires de la succession rapide des événements, leurs auteurs tentent, avec la modestie et la réserve qu’exige le caractère inachevé du processus en cours, d’offrir des réponses à la question-titre du premier article de ce recueil : De quoi les Printemps arabes sont-ils le nom ?


Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Un roman

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  • : Doctorant en science politique à l'Université Paris 8 et enseignant à l'Université d'Auvergne, mes recherches portent sur le mouvement national palestinien et sur les dynamiques politiques, sociales et économiques en Palestine.
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 "Apportez-moi une épée", ordonna le roi ; et on apporta l'épée devant le roi, qui dit : "Partagez l'enfant vivant en deux et donnez la moitié à l'une et la moitié à l'autre." Alors la femme dont le fils était vivant s'adressa au roi, car sa pitié s'était enflammée pour son fils, et elle dit : "S'il te plaît, Monseigneur ! Qu'on lui donne l'enfant vivant, qu'on ne le tue pas !" mais celle-là disait : "Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez !" Alors le roi prit la parole et dit : "Donnez l'enfant vivant à la première, ne le tuez pas. C'est elle la mère." Tout Israël apprit le jugement qu'avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu'il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.

Premier Livre des Rois, 3, 24-28.

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